CHAPITRE III
avoir jeté un coup d'œil sur l'histoire religieuse du canton et montré que la loi du 20 mai, non-seulement avait été directement contraire à son but, mais encore avait provoqué l'organisation du méthodisme, ajoutait : « Le prosélytisme est une nécessité, aucune loi ne peut l'empêcher... Il est impossible que le gouvernement fasse disparaître les sectes. » A l'appui de son affirmation, l'orateur mentionnait le fait que le culte dissident, à Lausanne, avait lieu dans un local à la Palud, en face du cercle du gouvernement.
M. Drucy que, dans ce temps-là, on trouvait aux premiers rangs des champions de la liberté religieuse, fit ressortir la haute importance de ce principe. La liberté des cultes, dit-il, est un droit de l'homme ; c'est le principe vital du protestantisme. Il y a une liaison intime entre la liberté de conscience et la liberté des cultes, car « la conscience n'est plus libre dès qu'on nous défend de célébrer le culte qu'elle nous ordonne. » La liberté des cultes est un besoin de notre époque; elle est proclamée partout; elle est le fondement de toutes les autres libertés. « Si le méthodisme est mauvais, la liberté des cultes contribuera bien plus à le faire disparaître que l'intolérance et la persécution ; s'il est bon, il aura le dessus et nous ne pourrons l'empêcher. »
A ces discours, quelques orateurs ne répondirent que par d'incroyables pauvretés. M. Motiier prétendit, par exemple, que la liberté des cultes était incompatible avec la religion chrétienne et qu'en la votant les constituants devaient craindre d'offenser Dieu (1!). A son tour, M. Jan y voyait déjà le principe d'affreux désordres, l'abandon des écoles publiques, l'anéantissement de toute religion et de toute morale. Telles devaient être les suites déplorables du prosélytisme. Evidemment le peuple n'était pas mûr pour les principes.
C'est alors que le professeur Monnard prononça l'un des plus beaux discours qui soient sortis de sa bouche. Après avoir
réclamé la liberté des cultes dans l'intérêt de l'église nationale elle-même, et montré que cette dernière ne pouvait être juste, conséquente avec elle-même, forte, honorée véritablement et chrétiennement religieuse, qu'en accordant la liberté aux autres cultes, l'orateur s'écria : « Mettre le sentiment religieux en régie, c'est un droit que la société n'a pas... Il y a trente ans (sous la république helvétique), les Vaudois étaient mûrs pour la liberté des cultes et aujourd'hui on nous dit qu'ils ne le sont plus !... Qui a perverti l'éducation de ce peuple? »
Après avoir rappelé les dénis de justice commis en vertu de la loi du 20 mai, M. Monnard demandait qu'on statuât un principe devant lequel cette loi tomberait. Proscrire la liberté religieuse au nom du protestantisme serait une inconséquence. Pour que l'église nationale fût forte, il faudrait laisser aux citoyens la liberté entière de développer leurs pensées.
L'honorable professeur n'eut pas de peine à faire justice des fantômes de Brahma, de Mahomet, par lesquels on échauffait l'imagination du peuple. « Les Egyptiens n'abandonneront pas leur pays pour venir chercher Y Ibis au bois de Sauvabelin, Ylchneumon sur les bords du Flon et le bœuf Apis à la rue du Pré. » Du reste, ce n'était pas pour les Chinois que M. Monnard demandait la liberté des cultes, mais « pour nos frères, pour les... mômiers. » Ce n'était pas sa propre cause qu'il plaidait, mais celle de l'église nationale qui, grâce à l'intolérance, serait abandonnée par un grand nombre de ses membres. « Retrancher l'art. 12, dit en terminant M. Monnard, c'est maintenir le régime de la loi du 20 mai, la persécution constitutionnelle. L'Europe éclairée accablerait notre canton du poids de la réprobation. L'opinion publique est en faveur de la tolérance. S'opposer à la liberté, c'est s'opposer au christianisme lui-même ; c'est dégrader notre église religieusement et chrétiennement. »