CHAPITRE III
Dans la séance du 19 avril, M. le professeur Pidou s'exprima en ces termes : « La liberté religieuse doit être inscrite dans notre charte, parce que c'est un droit naturel et inviolable de l'homme ; un de ces droits dont une nation ne saurait priver un seul de ses membres... La liberté religieuse est encore la seule condition à l'abri de laquelle on puisse vivre en paix. » Et après avoir rappelé les lois de la république helvétique qui consacraient la liberté des cultes, l'orateur ajoutait : « La dissidence est une maladie incurable, mais l'expérience nous indique un palliatif, c'est la liberté. »
Malheureusement les paroles si sages, si libérales des membres les plus distingués de la constituante ne réussirent pas à convaincre cette assemblée. M. Boisot répéta que notre peuple n'était pas mûr pour la liberté des cultes, le doyen Elie Rochat prétendit qu'il ne fallait pas confondre la persécution avec la répression et que si toutes les opinions, toutes les sectes inoffensives devaient être tolérées, une secte intolérante méritait qu'on fût intolérant à son égard (!!). Cet argument fit fortune. M. Richard, touché de la force de ce raisonnement du vieux doyen, après avoir voté pour la liberté, vota contre elle, parce que, dit-il, « une volonté contraire s'est presque partout manifestée. » Si les dissidents ne sont pas tolérés, c'est qu'ils sont intolérants, qu'ils ont un esprit de prosélytisme poussé à l'excès, qu'ils sont hostiles à l'église nationale et que leurs missionnaires ont inquiété le peuple. M. Leyvraz, brochant sur ce thème, s'écria qu'on ne persécutait pas les dissidents lorsqu'on ne faisait que les rappeler à l'ordre. En vain M. Fischer constata que la majorité des pétitionnaires demandait la liberté religieuse ; en vain M. Alexis Forel vota pour la liberté des cultes : comme
citoyen d'un pays libre, parce que c'est la première des libertés ; comme homme, parce qu'elle est un droit imprescriptible; comme chrétien, parce que l'Evangile ordonne de faire aux autres ce qu'on voudrait qui nous fût fait à nous-mêmes : à la votation l'art. 12 fut rejeté. La minorité comptait 48 voix. Quelques semaines plus tard, le 25 mai, dans la séance où la nouvelle constitution fut adoptée par l'assemblée constituante, on entendit encore quelques beaux discours sur la liberté, entre autres celui du noble Alphonse Nicole, qui se flatta de l'espoir que, malgré le silence de la constitution, la loi du 20 mai pouvait être considérée comme morte.
Le sort en était jeté. La cause de la liberté religieuse n'était pas encore gagnée. Combien de secousses, d'agitations, de défaillances n'aurait-on pas épargnées au pays, si ce premier droit de l'homme et du citoyen avait été constaté officiellement dans la charte que le canton allait s'imposer pour quinze longues années ! Peut-être le vote de l'assemblée constituante répondait-il aux dispositions générales du pays, mais il appartenait aux législateurs de 4831 de faire faire un pas en avant au peuple qui, comme on l'avait rappelé ajuste titre, avait autrefois paru comprendre la possibilité et même la nécessité de la liberté religieuse l.
1 L'enthousiasme de la jeunesse des études était alors si grand pour les questions de liberté religieuse, que, ne pouvant pénétrer à la tribune de la constituante, quelques étudiants, au nombre desquels était M. S. Chappuis, faisaient un tour de force inouï pour arriver à entendre les orateurs. Dans ce temps-là, se trouvait adossé à l'édifice du grand conseil un petit bâtiment à l'usage du tribunal d'appel ; bâtiment démoli depuis et remplacé par l'édifice actuel. Ces deux bâtiments se touchaient presque par les angles de leurs toits. Les étudiants, au risque de se rompre le cou en tombant d'une hauteur de quarante pieds, grimpaient là-dessus et parvenaient par les toits et les lucarnes au-dessus de la salle du grand conseil, vers le ventilateur. Là, couchés dans une poussière épaisse et respirant un air infect, ils jouissaient d'entendre les orateurs. 11 y avait de la vie alors, du mouvement. C'était un beau moment ! — Nous tenons le fait que nous venons de raconter de M. le professeur Chappuis lui-même.