CHAPITRE m
part, cependant, ces symptômes n'avaient été aussi nombreux et aussi graves qu'à Yverdon et dans l'église à la tête de laquelle se trouvaient Lardon et le docteur Develey. Nous n'avons pas à revenir sur le passé de ces hommes et de cette église. Sous l'influence de Lardon, la dissidence était devenue toujours plus apre. On avait établi dans les lieux de culte un banc spécial, le banc des témoins, destiné aux personnes qui ne participaient pas à la cène et qu'on appelait les témoins du culte. Cet arrangement se faisait avec raideur et rigueur. Les églises dissidentes de Genève blâmèrent cette mesure l.
Influencée par Lardon et Develey, l'église d'Yverdon se jeta bientôt dans plusieurs singularités. Un jour, un frère déclara que Lardon était apôtre, et le lardonisme se trouva fait. Il n'était point ici question de doctrines spéciales, mais d'une imitation des formes apostoliques bien plus que d'une obéissance à la Bible. Les lardonistes eurent donc des apôtres, ils s'attribuèrent le don des miracles et l'on n'a pas oublié à Yverdon l'essai tenté par un membre de la secte de marcher sur les eaux du lac. Comme signe extérieur, les sectaires se mirent à porter de longues barbes, chose très nouvelle alors et qui scandalisait; ils ne voulurent plus se servir de la poste, mais ils envoyèrent leurs lettres par des messagers spéciaux. Tout cela n'était que ridicule. Une manifestation publique, que les lardonistes se permirent, provoqua une émeute et l'intervention de l'autorité.
Le lundi 20 février 1832, à la chute du jour, les chefs de la secte brûlèrent sur un bûcher, à quelque distance de la ville, sur la route de Grandson, des livres profanes, des romans, des ouvrages scientifiques ; bien plus, des Bibles avec les réflexions d'Ostervald, des psautiers, des catéchismes, des recueils de passages. Quelques habitants d'Yverdon, accourus sur le lieu de
1 Conf. Bost, Mémoires, tom. II, pag. 107.
l'auto-da-fé, en rapportèrent des fragments de livres arrachés aux flammes.
Le mardi 21, jour de marché, la même scène se renouvela le matin, au moment de la plus grande afïluence de peuple. On courut encore vers le lieu de la scène en plus grand nombre que la veille et l'on empêcha la destruction des livres saints que les séparatistes avaient apportés en plus grande quantité. L'indignation des assistants ne put être entièrement comprimée ; quelques sectaires furent l'objet de mauvais traitements, par bonheur très peu graves. Le préfet et la police prirent les mesures convenables pour que le domicile et la personne des dissidents fussent respectés. Tout rentra dans l'ordre jusqu'au soir où quelques vociférations se firent entendre; elles cessèrent sur une seule sommation du préfet. Les auteurs des voies de fait qui avaient eu lieu étaient étrangers à la ville ; beaucoup de bons citoyens avaient coopéré au maintien de la tranquillité. Un esprit de véritable fanatisme avait caractérisé toute cette entreprise des sectaires qui, entre autres livres, avaient brûlé les sermons de Gauthey, ceux d'Adolphe Monod, les cantiques de Malan et la brochure de Yinet sur la liberté religieuse *. En agissant ainsi, les malheureux auteurs de cette manifestation s'étaient imaginé donner une preuve éclatante de fidélité à la Parole de Dieu. Prenant pour un ordre formel le verset dixneuf du chapitre dix-neuf des Actes des apôtres, ils avaient brûlé leurs livres, après en avoir supputé le prix. On comprend que ce qui avait indigné le peuple d'Yverdon, c'étaient les fragments de livres saints retrouvés dans les cendres du bûcher.
Quelques jours après, le 1er mars, ces déplorables scènes devaient se répéter à Lucens, « où un pieux aato-da-fé, attisé par tous les mômiers de ce lieu, allait livrer aux flammes nos
1 Nouvelliste vaudois, N° 16, 24 février ; N° 17, 28 février.