‹ Histoire du movement religieux et ecclésiastique dans le canton de Vaud (volume 3)Chapitre 80 sur 171 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

par la crainte de heurter les préjugés. Il est vrai que le moment où les lettres citées plus haut furent écrites était singulièrement critique et que, sans mériter le reproche de pusillanimité, on pouvait se faire un devoir de la plus extrême prudence. Ce moment était celui des troubles de Vevey, dont nous avons maintenant à entretenir nos lecteurs.

La fête des vignerons n'avait pas été célébrée depuis 4819; elle eut de nouveau lieu à Vevey, au mois d'août de l'année 1833. Après la fête, les esprits étant encore très montés, les catéchumènes filles s'amusaient, avant le catéchisme, à chanter les airs qu'elles avaient appris et même à répéter les danses. Une jeune catéchumène (MUe Esp..., depuis Mme G., à Aubonne) pria le ministre Paul Burnierde dire quelques mots là-dessus. A cette époque M. Bumier, alors suffragant de M. Dutoit, n'avait point de fonctions catéchétiques, mais il remplaçait accidentellement le titulaire, M. Joseph Carrard. Dans un catéchisme du lundi, il représenta donc aux catéchumènes l'inconvenance de leurs manières. A la vérité il ne dit que quelques mots, mais le bruit s'en répandit proraptement dans la ville, et la même semaine on vint en troupe sous les fenêtres du suffragant pour lui faire un mauvais parti. M. Burnier étant absent, l'émeute se porta au local où Ch. Rochat devait présider une réunion, et l'orage fondit ainsi sur les dissidents que leur conduite parfaitement sage dans l'affaire de la fête aurait dû garantir. Voici, du reste, comment les journaux du temps racontèrent les scènes atroces dont Vevey fut alors le théâtre.

A la date du 30 août, on écrivait de cette dernière ville à la Gazette de Lausanne:

Une scène affligeante a eu lieu ici hier au soir à l'occasion d'une réunion de mômiers. Un discours fort déplacé, tenu par un pasteur dans

un catéchisme de filles, et des menaces adressées à celles d'entre elles qui avaient paru à la fête des vignerons, auraient, dit-on, préparé les esprits à une exaltation, condamnable sans doute, mais qu'il aurait été prudent d'éviter.

Dès les quatre heures du soir, on avait aperçu plusieurs individus surveillant la maison Durand où devait avoir lieu la réunion dissidente. Quelques femmes y avaient pénétré par la maison voisine, mais toutes les personnes qui se présentaient à l'entrée ordinaire étaient renvoyées à l'instant. Vers six heures, M. le ministre Rochat, qui fonctionne dans ces assemblées, arriva. On voulut l'arrêter. Il pénétra dans la maison voisine, mais il y fut bientôt poursuivi. En même temps, la foule grossissait. Le juge de paix survint; sa voix ne fut pas écoutée. Quatre gendarmes furent alors appelés et tentèrent de réprimer le désordre ; ce fut encore en vain. Le préfet et le commandant d'arrondissement arrivèrent; leurs efforts restèrent aussi sans succès. Des voix s'élevaient à tout instant de la foule : à bas les mômiers; nous demandons Rochat!

Le préfet se rendit alors dans la maison où ce prédicateur s'était réfugié, et le décida à en sortir sous l'escorte de la gendarmerie et d'un certain nombre de citoyens amis de la paix publique. On prit la route de Corseaux où demeure M. Rochat, à un quart de lieue de la ville, mais le peuple le suivit et des huées ne cessèrent de l'accompagner.

Arrivés à la sortie de Vevey, sur le pont de la Veveyse, les cris redoublèrent de force, le mouvement prit même un caractère plus grave, et l'escorte, voyant le moment où elle ne pourrait plus le maîtriser, se décida à chercher un abri à l'auberge de Y Aigle. Mais c'est précisément ici qu'augmenta le désordre. En un instant des échelles furent apportées, dressées contre les murs, toutes les croisées envahies et la maison comme emportée d'assaut. Il fallut alors livrer M. Rochat à la foule. On l'obligea de descendre à l'aide d'une échelle et il allait peut-être devenir victime des plus graves violences, lorsque quelques personnes dévouées le couvrirent heureusement de leur corps et raccompagnèrent jusqu'à Corseaux, où il arriva enfin dans l'état le plus affligeant.

La justice va informer. Elle dira sans doute aux auteurs de cette scène désolante que, dans une société civilisée, la loi seule doit parler; qu'il n'y a point de liberté sans ordre, et que jamais les passions populaires ne servirent au bonheur d'un état. Mais elle rappellera aussi à l'église dissidente que, si la liberté des opinions est sacrée, elle ne s'étend certainement pas jusqu'à alarmer les consciences, à jeter l'effroi dans les âmes innocentes et à porter, par une intolérance coupable et jusque

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