CHAPITRE IV
daient à mettre en accusation les nommés Gabriel Défia:, dit Lorain, batelier; J.-D. Morel, gypsier; Marc Dériaz, dit le Sec, batelier; Gabriel Tomier, tonnelier ; J.-H. Chollet, jardinier ; S. -H. Brun, brasseur; J. Goumœns, père, journalier; G.-L. Benj. Etnery, imprimeur. Le jugement du tribunal (15 novembre) condamna Gabriel Dériaz à trois mois de prison, 50 fr. d'amende et au tiers des frais du procès; Chollet, à un mois de détention ; Marc Dériaz, à 15 jours ; Moret, à six semaines; Brun, à 100 fr. d'amende, et ces quatre derniers chacun solidairement au \!6 des frais. L'accusateur public, de même que les accusés, sauf Chollet, en appela de cette sentence l. Mais avant que de suivre la cause devant le tribunal d'appel, ajoutons quelques détails à ceux que nous avons donnés plus haut sur l'émeute elle-même.
Lorsque la populace furieuse envahit la chambre dans laquelle Rochat s'était réfugié à Y Aigle, elle le trouva caché derrière l'écran de la cheminée. On se mit aussitôt à le battre, et un mauvais garnement lui disait en lui serrant la cravate de manière à l'étouffer : « Je t'étrangle si tu ne promets de venir communier avec nous ! » Là-dessus, un citoyen de Vevey, colonel d'artillerie, qui était accouru, saisissant l'assassin par un de ses pouces lui dit : « Et toi, si tu ne lâches pas M. Rochat, je le casse la main. » Alors on fit partir Rochat, et des messieurs, le couvrant de leurs corps et de leurs chapeaux, car on lui avait pris le sien, raccompagnèrent à Corseaux. On jetait des pierres, et le peuple, longeant les vignes et devançant le cortège, lançait depuis là des mottes de terre sur Rochat. On avait, semble-t-il, résolu de le tuer, car lorsqu'il fut arrivé au château, son domicile, comme on tardait un peu à lui
' Procédure, etc.
ouvrir la porte, un ouvrier tonnelier lui asséna derrière la tête un violent coup de marteau.
Rochat dut quitter le pays. Partout, à Lausanne, Morges, Nyon, on avait envoyé des émissaires pour l'inquiéter. Dans la première de ces villes, c'est à la Borde qu'il trouva momentanément un asile. Il se rendit de là à Paris, puis en Angleterre, d'où il revint plus tard à Vevey. Les violences et les cruautés exercées sur ce digne serviteur de Dieu surprirent étrangement de la part de la population de Vevey, que l'on considérait comme bonne et éclairée *.
A la première nouvelle de ce qui venait de se passer, le conseil d'état se rassembla immédiatement et adressa aux habitants de Vevey la proclamation dont voici la teneur :
Très chers concitoyens,
Le conseil d'état a appris avec douleur les scènes de désordres qui se sont passées à Vevey, dans la soirée du 29 de ce mois. Des hommes, momentanément égarés par la passion, ont oublié le respect qui est dû à la liberté et à la sûreté des citoyens, et ont été conduits à méconnaître les autorités constituées et à porter une grave atteinte à leur caractère public.
Dans de telles conjonctures, le pouvoir exécutif, chargé de maintenir l'ordre public et d'assurer l'exécution des lois, manquerait aux devoirs que la constitution lui impose, s'il ne prenait pas les mesures qui lui paraissent propres à rétablir l'ordre, à rendre la sécurité aux habitants et à assurer le respect dû à la loi.
Tous les bons citoyens, jaloux du bonheur de la patrie, comprendront le but des efforts de l'autorité et lui prêteront, au besoin, leur appui pour l'atteindre.
Le canton de Vaud descendrait du rang honorable où ses habitants l'ont placé par leur sagesse et leur intelligence de la vraie liberté, si les lois pouvaient être impunément violées. La justice doit avoir son cours; les soldats citoyens, appelés à en protéger l'action impartiale, sauront remplir avec fermeté ce devoir rigoureux.
' Les détails qui précèdent nous ont été fournis par un ami personnel de Rochat, M. Etienne Durand lui-même.