CHAPITRE I
président du conseil d'état. Cette copie renfermait textuellement ceci :
Lausanne, 9 avril 1845.
Le président du conseil d'état a M, le préfet de Lavaux.
En réponse à votre lettre d'hier au département de justice et police, je suis chargé de vous inviter à faire connaître aux séparatistes :
Qu'ils sont invités amiablement à s'abstenir de leurs réunions qui troublent l'ordre public. C'est dans l'intérêt de l'ordre que cette invitation leur est adressée, mais c'est aussi dans leur propre intérêt. Vous les préviendrez que s'ils s'obstinent à continuer ces réunions, objet de la réprobation de la grande majorité du peuple, c'est à leurs périls et risques, attendu que le culte de l'église nationale est seul garanti par l'état; que l'état ne doit aucune protection à ces assemblées, et qu'il doit encore moins user de mesures préventives en leur faveur.
Les lignes qu'on vient de lire, signées : le vice-président, L. Blanchenay, furent seules présentées à la famille Parisod. Elles provoquèrent de la part de la femme Parisod cette apostrophe adressée au préfet qui examinait les restes du désastre : « Dans les pays barbares, est-on pire que cela! » Mais, chose étrange! cette copie attestée conforme par M. Mercanton, préfet du district de Lavaux, ne l'était pas entièrement. La lettre du vice-président du conseil d'état renfermait un second paragraphe que le préfet ne crut pas devoir communiquer aux Parisod. En voici la teneur :
Vous engagerez les citoyens par tous les moyens en votre pouvoir, à s'abstenir d'actes illégaux à l'égard de ces fanatiques, vu que, s'il survenait des désordres réprimés par nos lois, la justice devrait avoir son cours.
Vous engagerez aussi les citoyens influents de la contrée à vouloir bien coopérer à cette mesure de pacification \.
1 Dans une lettre datée de Cully, 21 avril 1845, et adressée au département de justice et police, le préfet de Lavaux a expliqué pourquoi il n'avait pas communiqué au père Parisod la fin de la lettre du conseil d'état. M. Mercanton trouvait que l'ex-
Si Parisod avait connu cette seconde partie de la missive officielle, aurait-il été conduit par là à maintenir sa plainte? Ce n'est pas probable : la pression exercée sur ce simple vigneron était trop forte. Cependant il crut devoir adresser au conseil d'état la protestation suivante :
Monsieur le président et messieurs les membres du conseil d'état,
Je viens de recevoir copie d'une lettre du 9 de ce mois, de M. le président du conseil d'état, signée par M. le vice-président, qui charge M. le préfet du district de Lavaux de faire connaître aux séparatistes :
« 1° Qu'ils sont invités aimablement à s'abstenir de leurs réunions qui troublent l'ordre public. »
C'est absolument comme si on les invitait amiablement à s'abstenir de servir Dieu de la manière dont ils sont convaincus qu'il le leur ordonne. Mais je n'en dirai pas davantage sur ce point; ce n'est pas le moment de faire de la théologie. Seulement, dois-je vous faire observer, messieurs, que pour les gens vraiment intègres et droits de cœur, ils ne cherchent ni ne doivent chercher avec le ciel des accommodements, et ils ne peuvent changer de conscience, pas même à l'amiable.
« 2° Que l'état ne doit aucune protection aux assemblées autres que celles du culte de l'église nationale, seul garanti par la constitution, et qu'il doit encore bien moins user de mesures préventives en leur faveur. »
Messieurs, c'est vrai; M. le vice-président du conseil d'état a raison, mais ce n'est pas le moins du monde là qu'est la question. La question est de savoir si tous les Vaudois sont égaux devant la loi, excepté moi, ou excepté les séparatistes, lorsque cependant l'art. 2 de la constitution n'excepte personne? Si, lorsque l'art. 4 de la constitution dit que la liberté individuelle est garantie, et que nul ne peut être poursuivi que selon les cas et les formes de la loi, cette garantie ne concerne cependant que tous les Vaudois, excepté moi et ma famille? Si ma maison n'a pas le même droit que les autres maisons d'Aran, puisque l'art. 5 de la constitution dit formellement que le domicile est inviolable, et qu'aucune visite domiciliaire ne peut avoir lieu que dans les cas prévus par la loi, et
pression de fanatiques, « quoique parfaitement juste et applicable au cas, » aurait pu « irriter ce personnage et ses adhérents. » (Nouvelliste vaudois, 1845, N° 33, 25 avril.) Quelle délicatesse de procédés chez le représentant du conseil d'état!
dans les formes qu'elle prescrit? Enfin, lorsque l'art. 6 proclame l'inviolabilité de la propriété, est-ce pour tous les Vaudois, oui ou non?
Ce que je demande donc, messieurs, et ce que j'ai le droit d'exiger, ce n'est pas qu'on protège mon culte, mais c'est que mes biens, mon domicile, ma liberté, ma famille, ma personne, ma vie jouissent de tous les droits que la constitution me garantit à l'égal de tous les autres Vaudois. Voilà ce qui est juste : y faire droit est un devoir. Si j'use de mon domicile pour y commettre quelque infraction à nos lois, qu'on me mette en jugement et qu'on me punisse; mais que ce soit encore d'après les formes établies par nos lois, ainsi l'ordonne la constitution, et non point en laissant agir quelques individus en dehors de toutes les lois, et comme s'ils se rendaient justice eux-mêmes : c'est là le comble du désordre; c'est là le règne brutal du plus fort contre le faible; c'est là fouler aux pieds des rouages sans lesquels une société ne peut plus marcher. Et que dire, messieurs, lorsque des individus agissent contre moi, sans que j'aie commis quelque infraction à nos lois! Et c'est cependant le cas.
Oui, messieurs, il est de fait que j'ai usé de ma liberté, de mon domicile, de mes biens, de manière à ne violer aucune de nos lois, et cependant je suis troublé de la manière la plus grave dans l'usage libre de mes droits, de ma liberté, de mes biens et de mon domicile. C'est contre de pareilles iniquités que je vous demande l'exécution des lois et même de me protéger.
Agréez, etc.
Cette lettre était aussi respectueuse que ferme. Cependant, le samedi 12, ensuite de nouvelles instances du pasteur, le fils Parisod consentit à signer l'engagement de retirer la plainte, de suspendre les assemblées et de ne les recommencer qu'après en avoir prévenu le préfet1. D'un autre côté, on assura à son père un dédommagement de 100 fr. (150). Par deux fois, l'écrit porte que tout cela se fait dans l'intérêt de l'ordre public. Le 14, lorsque le juge se transporta à Cully pour mettre en règle le désistement de Parisod, toute la population virile des localités voisines d'Aran, et d'Aran même, arriva militairement à l'au-
1 La lettre de désistement signée par Samuel François Parisod, et adressée au juge d'instruction, a été insérée dans le Nouvelliste vaudois, 1845, N° 32, 22 avril.
dience avec tambour et trompette pour manifester ainsi son antipathie contre le méthodisme
La lettre du vice-président du conseil d'état était grosse de menaces pour l'avenir. On y retrouvait, et jusque dans la langue parlée par ce haut magistrat, comme un sinistre écho de la loi du 20 mai. Mais si, en 1824, le gouvernement, dans l'arrêté du 15 janvier qui devait préparer le chemin à la loi, s'était servi du terme vulgaire et grossier de mômiers; si la loi elle-même avait enveloppé dédaigneusement les victimes de la fureur populaire dans l'expression de « partisans d'une nouvelle secte religieuse, » ils avaient du moins pour eux la circonstance atténuante de l'ignorance des effets possibles d'une telle mesure, del'inexpérience et d'un intérêt pour la religion trop peu éclairé. Mais en 1845, après douze années de liberté religieuse, il n'était plus permis d'adopter un langage aussi bas que méchant. A la rigueur, on pouvait laisser passer le mot de séparatistes, bien qu'il fût déjà de nature à réveiller et à exciter de dangereuses colères chez les ennemis de tout culte extra-légal ; mais désigner des gens paisibles, usant d'un droit imprescriptible, par le mot de fanatiques, c'était légitimer toutes les violences dont ces gens pouvaient devenir les victimes.
La lettre de M. Blanchenay, ramenée aux principes qu'elle
1 Conf. le Jésuitisme sans les jésuites, ou Coup d'œil historique sur la persécution religieuse dans Je canton de Vaud depuis la révolution du 1A février, par deux citoyens vaudois. (Genève 1845, 27 pag.) La Crise ecclésiastique dans le canton de Vaud, par Fréd. Chavannes. (Neuchâtel 1846, 64 pag.) Lettres sur la crise religieuse du canton de Vaud, par C-F. Girard, 1849. — Courrier suisse, 1845, N° 33, 25 avril. — Le jour même de l'attentat d'Aran, le domicile de Vincent Dufour à Glyon, sur Montreux, fut assailli sous prétexte qu'il s'y tenait une réunion religieuse. Des coups de feu furent tirés contre la maison, des vitres cassées. Le préfet de Vevey fit signifier à Dufour qu'il eût à cesser les réunions qui se tenaient chez lui.