CHAPITRE I
Parisod, âgée de vingt ans, reçoit dans l'estomac un coup de bâton qui la renverse; les G. ont leur part de ces indignes traitements.
Ces deux scènes durèrent près de trois quarts d'heure, et pendant tout ce temps il y eut, depuis Montagny jusque sur les hauteurs de Grandvaux, un grand nombre de groupes vociférant et faisant un si horrible tapage que, au dire des spectateurs, il semblait que c'était la fin du monde. Lorsqu'enfin la seconde bande, au nombre de huit ou neuf individus, se retira, fatiguée de donner des coups, ce fut en s'écriant : « Ils se disent enfants de Dieu, et qu'ils ont confiance en Dieu : eh bien, qu'il les délivre maintenant 1 »
Le lendemain, 7 avril, Samuel Parisod étant descendu à Cully, y déposa une plainte entre les mains du juge d'instruction. Le même jour, et sur Tordre du juge, écrit en présence de Parisod, il fut procédé à la constatation et à la taxe juridique du dommage causé au plaignant. Ce dommage fut estimé excessivement bas, à 90 francs (de Suisse, soit 430 fr.). Cependant un individu qui passa par là trois jours après, disait que la demeure des Parisod était comme une maison en état de masure depuis longtemps.
Jusqu'au vendredi 44 avril, il y eut de part et d'autre une certaine inquiétude, parce que, non seulement on ne voyait pas la justice agir, mais encore parce qu'on disait que le préfet voulait écrire au gouvernement que l'agitation augmentait, que d'autres villages se prononçaient, et qu'il se reconnaissait luimême sans force pour lutter contre l'orage. On prêtait à un autre magistrat des paroles peu rassurantes pour les victimes. On annonçait que le dimanche suivant verrait le renouvellement des mêmes scènes avec quelque chose de pire, et plusieurs, assurait-on, disaient hautement : « Puisqu'on n'a pas pu chasser les jésuites de Lucerne, eh bien, nous allons commencer par chasser les nôtres. »
Enfin, ce même jour, Samuel Parisod ayant été invité à paraître, on put croire que l'enquête allait commencer. Nullement! Parisod se trouvait en présence de fonctionnaires de divers ordres, espèce de comité officieux composé du préfet, du commandant d'arrondissement, du juge d'instruction, d'un assesseur de la justice de paix et du pasteur de la paroisse. Là, pendant environ deux heures, on l'engage à faire retirer la plainte déposée par son père. Prières, exhortations, insinuations, avertissements , conseils sous toutes les formes, sont adressés sans relâche à un homme moulu de coups. On veut que les Parisod prennent l'engagement formel et par écrit de ne plus avoir d'assemblées, aussi bien que de ne plus recevoir chez eux leurs parents G. A cette condition, on leur offre de leur payer une indemnité pour le dommage qu'ils ont essuyé.
Sur le refus que fait Parisod d'accéder à ces demandes, on l'engage â en conférer avec son père jusqu'au lundi suivant, l'avertissant qu'à défaut de nouvel avis l'information commencée sera poursuivie conformément aux lois. Mais on le prévient que les gens d'Aran ont aussi porté plainte, prétendant qu'ils sont venus protéger les Parisod contre les hommes de Grandvaux, et que ce sont les Parisod qui les ont attaqués; qu'en conséquence toute cette affaire pourrait bien retomber sur les victimes de l'attentat1.
Les choses en étaient là, lorsque le samedi 12 avril, le préfet apporta lui-même aux Parisod la copie d'une lettre du vice-
1 Le juge d'instruction, M. Rogivue-Troxler, prétendit, dans le temps, que l'intervention du comité officieux avait été due à la connaissance parfaite qu'on avait de l'état d'irritation violente des esprits dans la contrée, et à la conviction que des paroles de paix et de raison ramèneraient l'ordre et le calme plus facilement que ne l'auraient fait des poursuites. {Nouvelliste vaudolsy 1845, N° 32, 22 avril.) En fait donc, la victoire devait rester aux perturbateurs.