CHAPITRE I
disposait à demander au grand conseil qui allait s'assembler les pouvoirs qui lui étaient nécessaires pour agir.
Il est facile de juger de l'effet que devait produire sur l'esprit du peuple une semblable proclamation! Avec le caractère gouvernemental des Vaudois, avec les préjugés et les préventions dont ils étaient imbus, avec l'animosité naturelle du cœur et celle qu'on s'était plu à créer contre la piété, la religion vivante, les pasteurs zélés, avec l'ignorance générale des questions, la dialectique habile, pleine de sophismes de M. Druey devait rendre le conseil d'état maître de la masse du peuple. Aussi les pétitions qui approuvaient implicitement la conduite du conseil d'état et condamnaient les pasteurs ne tardèrent-elles pas à se couvrir de signatures et à parvenir entre les mains du président du grand conseil. Elles étaient bien plus nombreuses que les pétitions favorables au clergé, quoique des femmes eussent aussi voulu faire entendre leurs voix dans cette grave question. 11 400 pétitionnaires, parmi lesquels 5384 femmes (890 de Lausanne), soutenaient la cause des démissionnaires, tandis que 15 200 appuyaient la politique du conseil d'état. « 11 y avait, dans ces deux chiffres, des encouragements à persévérer, aussi bien pour un parti que pour l'autre. Le gouvernement conservait un appui toujours solide dans l'opinion. Les dissidents nouveaux ne se trouvaient pas isolés de tout concours dans le public l. »
Quelques-unes des pétitions destinées à encourager le conseil d'état dans la voie qu'il avait choisie, se distinguaient par l'âpreté de leurs accusations contre les pasteurs et la rudesse de leur langage. L'une de ces pétitions, venue d'Yverdon, et renfermant quatre colonnes de signatures, demandait que huit jours seulement fussent accordés aux démissionnaires pour retirer leur démission, à défaut de quoi on les rayerait du tableau
1 Joltrand, De la question religieuse dans le canton de Vaud, pag. 106.
MOUVEM. REL1G. VI. 13
des ministres de l'église nationale et on leur interdirait la chaire. En revanche, de cetle même ville d'Yverdon, était aussi partie une autre pétition, presque aussi chargée de signatures, et demandant au grand conseil de rapporter l'arrêté du 3 novembre et de réintégrer les pasteurs suspendus ou démissionnaires, d'inviter le conseil d'état à régler ses rapports avec l'église sur les lois qui existaient et sur les égards auxquels l'église et ses ministres ont droit; enfin, de soumettre la question au peuple, si elle ne pouvait être résolue par le grand conseil dans le sens des pétitionnaires.
La pétition des dames de Lausanne trahissait une énergie de décision dont les femmes sont souvent plus capables que les hommes. « Pour nous, messieurs, disaient-elles, nous sommes bien décidées à ne jamais confier nos fils et nos filles à des ministres nouveaux dont le pays n'aurait pas éprouvé la moralité, à une église où l'on enseignerait peut-être des doctrines socialistes ou communistes. Si, messieurs, l'on ne fait pas maintenant justice, si l'on ne donne pas à l'église et à nos pasteurs les garanties qu'ils demandent, alors peu nous importe l'église nationale, nous suivrons nos pasteurs, nous resterons avec les hommes qui nous ont instruites et qui nous ont entourées d'affection et de bons conseils. En vain alors, messieurs, vous feriez des lois, même des lois d'oppression et d'intolérance, les femmes sont faibles, mais elles n'ont jamais faibli devant la persécution. »
Le 17 novembre, le grand conseil ouvrit sa session ordinaire d'automne. Celle-ci devait présenter un intérêt tout particulier. Les questions les plus graves pour l'église et pour le pays allaient être discutées et résolues dans un sens que les amis de la liberté religieuse ne pouvaient que trop bien prévoir. Le