CHAPITRE I
pasteurs avaient fait un acte de dévouement et de désintéressement rare, surtout à une époque où l'on n'avait de culte que pour la force brutale et les passions, rassemblée et la tribune répondirent par de grands éclats de rire.
L'irritation contre le clergé était telle que les membres de la majorité ne voulaient pas même mettre au bénéfice des pasteurs les fautes du gouvernement, fautes qu'ils reconnaissaient euxmêmes. « J'estime que le conseil d'état n'était pas dans son droit quand il a fait la proclamation du 29 juillet, car il ne devait pas intervenir dans cette affaire. » Ainsi disait M. Luquiens, et, à son avis, ce devait être là la raison principale, peut-être l'unique raison des pasteurs. Mais quelle conclusion tirait-il de cet aveu? « Une fois lancé, il ne peut plus reculer: un gouvernement ne doit jamais reculer.... En définitive, c'est l'opinion publique qui décide. » Qu'attendre de pareils défenseurs du droit et de la justice? M. Luquiens aurait même voulu que le gouvernement allât plus loin encore. « Quant aux ministres, leur culpabilité commence surtout du jour où ils se sont réunis pour conspirer, et j'estime que le jour où ils se sont réunis à l'hôtel de ville le conseil d'état avait le droit de les faire arrêter. » Profondément ému, M. le pasteur De la Harpe se leva pour protester : « Aucune parole politique n'a été prononcée, aucune manifestation politique n'a eu lieu. Si Ton a conspiré, c'est pour une meilleure organisation de l'église nationale.... Quant au sens fâcheux qu'on peut donner au mot de conspiralion, je proteste 1 » M. Luquiens reprend : « Quoiqu'on ait protesté, je maintiens mon dire, j'ajouterai même que le conseil d'état aurait pu les faire arrêter. On connaît les menées des ministres;... leur réunion est une réunion de conspirateurs 1 » M. De la Harpe : « Au nom du clergé vaudois, je proteste de la manière la plus énergique contre l'accusa-ti-cm qui vient d'être portée par un membre du grand conseil.... Il est impossible que des hommes qui se respectent puissent accepter une accu-
salion aussi grave, aussi terrible 1 » Et M. De la Harpe demandait qu'on insérât sa protestation au procès-verbal. On l'en fît désister, mais M. Bachelard, de Vevey, ne craignit pas de dire que l'opinion de M. Luquiens pourrait se justifier.
Cette première journée se termina par un discours àeM.Pidou qui tenait à dire pourquoi il ne voterait pas les pleins pouvoirs. Il ne pouvait donner son adhésion aux doctrines du conseil d'état sur les usages ayant force de lois; il repoussait aussi la théorie des lois virtuelles, et il n'estimait pas que le grand conseil eût le droit de se dévêtir de ses attributions constitutionnelles. Citons les dernières paroles de l'orateur :
La question est d'une haute importance, il y va peut-être de l'existence de notre église nationale; car cette église ne consiste pas dans les temples et dans les cloches sonnées à telle ou telle heure. S'il s'agissait d'une autre branche, si les débitants de sel, par exemple, donnaient leur démission en masse, il se présenterait assez d'autres citoyens pour nous débiter cette denrée nécessaire; mais il n'en est pas de même en religion; on ne peut pas improviser un autre clergé. Yous ne voudrez pas que les prières que vous allez entendre sortent d'une bouche quelconque. Ici les consciences peuvent être intéressées, et les consciences ne se laissent pas discipliner.
Le grand conseil agit ici comme législateur et comme évêque; les pouvoirs qu'on lui demande se rattachent à tout ce qu'il y a de plus délicat. Si ces pouvoirs sont accordés, qu'il me soit permis de conjurer le conseil d'état de bien penser que c'est la conscience de ses administrés qui sera en jeu, qu'il agira comme évêque; de bien penser que la religion ne s'accommode pas de toutes les organisations et de tous les régimes.
La discussion commencée le 18, se poursuivit le 19. Les défenseurs du clergé' n étaient pas très nombreux et ils ne furent guère mieux écoutés que la veille. M. Richard, qui refusait les pleins pouvoirs, ayant dit qu'il n'y avait rien de politique dans