CHAPITRE I
la démarche des ministres, fut interrompu grossièrement par des : Ce n'est pas vrai! Les tempéraments que M. Dupraz voulait apporter à la rigueur des considérants du projet, furent repoussés. M. /. Correvon put cependant; faire entendre quelques paroles de haute vérité sans être interrompu, lorsqu'il déclara qu'un tribunal qui prononce un jugement sans l'appuyer sur un texte de loi, ou même en contradiction avec la loi, est appelé prévaricateur. N'était-ce pas le cas du conseil d'état? M. Correvon rendit hommage au clergé dans ces paroles courageuses : « Les ministres ont sauvé l'honneur et la considération du saint ministère; ils ont sauvé, sinon l'église actuelle, du moins une église future; ils l'ont relevée d'avance, ils se sont relevés eux-mêmes. » Mais, devant le parti pris bien accusé du grand conseil, M. Correvon pouvait s'écrier: « Malheur aux vaincus! » M. Frossard essaya de démontrer que ce code temporaire, comme M. Delarageaz avait appelé les pleins pouvoirs, ne pourrait jamais être accepté par les ministres ; mais rien ne devait détourner l'assemblée de suivre aveuglément et servilement le conseil d'état. D'ailleurs M. Druey, dans un nouveau discours, moins long cependant que celui de la veille, réussit à dissiper toute velléité d'indépendance. Il répliqua à tout et à tous, à M. Frossard, à M. Correvon, à M. Pidou, à M. De la Harpe, et c'est sans doute à ce dernier que s'adressaient particulièrement ces paroles : « On a dit qu'il n'y a rien de politique dans cette affaire. Nous savons qu'elle est liée à des menées politiques, nous connaissons ces menées et qu'on se sert des ministres comme levier; mais nous serons en mesure de tenir tête à l'orage. On peut compter là-dessus. Ce qu'a dit ici M.Kehrwand n'est pas tiré en l'air. Il a été question, dans divers points du canton, de mettre les populations en mouvement pour marcher sur Lausanne; nous le savons. Oui, mais qu'on essaie, qu'on descende dans la rue, et on verra. Nous ne serons pas pris au dépourvu. Et si peut-être on es-
sayait à la faveur de la nuit de se rendre maître de la personne d'un de nous, le gouvernement ne serait point pour cela désorganisé. On a l'air de douter? Quand j'affirme, c'est que je sais! » Un tel langage était gros de menaces et de dangers pour les adversaires du gouvernement. Quel gage de liberté offrait-il à une discussion contradictoire, et valait-il encore la peine de motiver un refus qui se perdrait dans l'adhésion générale?
Il ne restait plus qu'à donner le coup de pied de l'àne au clergé abattu, et ce fut, — le croira-l-on? — un pasteur qui s'acquitta d'un office aussi peu chevaleresque. M. Roulet se leva pour flatter le conseil d'état, lui exprimer sa confiance, lui accorder tous les pouvoirs; pour dire bien haut qu'il avait, luimême, encore depuis 4835, lu des proclamations; que, même d'après l'ancienne confession de foi, les pasteurs n'auraient pas le droit de se réunir de nuit. Dans un langage qui n'atténuait pas le fond de la pensée par les ménagements de la forme, M. Roulet sut jeter la dérision et l'insulte à la face de ses collègues dans le ministère et réclamer pour lui-même le privilège de l'honneur et de la conscience. Mais il était écouté avec les marques les plus sensibles de l'approbation. M. De la Harpe frémissait. Hélas 1 c'était, en réalité, bien pire que Luquiensî
Quelques amendements avaient été proposés pour adoucir la forme du décret des pleins pouvoirs, mais ces amendements furent successivement rejetés. A la votalion article par article, cent vingt-cinq membres du grand conseil, joyeux, goguenards, se levèrent, insultant à la faible minorité de trente-trois voix qui refusait les pleins pouvoirs. Ce triomphe faisait bondir de joie sur son fauteuil le président du conseil d'état. Et lorsqu'on en vint à l'appel nominal, que de oui dits avec orgueil, auxquels répondirent trop peu de non prononcés avec fermeté!