CHAPITRE I
La circulaire du 20/21 amena du coup trente-trois retraits de démission. Le Nouvelliste vaudois se hâta d'enregistrer les noms des rétractants, et le nombre de ces derniers s'étant élevé quelques jours après à quarante et un, le même journal, en les félicitant d'avoir « compris le langage des circulaires, et reconnu volontiers leur erreur, sans reculer devant un petit froissement d'amour-propre, » leur donna le témoignage qu'dls aimaient leur ministère *. » Il va sans dire que les non-rétractants n'aimaient pas le leurî
L'organe semi-officiel du pouvoir s'est complu à insérer dans ses colonnes quelques-unes des lettres qui parvinrent au conseil d'état. Elles étaient écrites avec la même humilité que celle qui avait devancé les temps.
Je n'attendrai pas deux jours à répondre à la circulaire que je viens de recevoir de votre part, mais à l'instant je ferai la réponse qui sera plus conforme à ma conscience que ne l'était la signature que, malgré son cri (le cri de la conscience?), je fus dans le cas de mettre à l'écrit qui vous a été remis. J'allai à Lausanne entraîné par l'amour de mon état et de l'église dont je suis pasteur. Arrivé à l'assemblée, j'écoutai des discours d'orateurs habiles qui ne trouvèrent pas le chemin de mon cœur. Un seul frère m'inspira une émotion sympathique; ce fut le révérend pasteur du Mont, sur Lausanne, duquel je m'approchai aussitôt pour lui exprimer chaudement combien il m'avait intéressé; je le chargeai même, croyant être sur le point de repartir, de vouloir, si les suffrages se donnaient par écrit, accoler mon nom au sien dans sa votation. Le départ ayant été retardé, oq alla signer; et, dans ce moment, troublé et faible comme un vieillard, je suis poussé et entraîné par le flot à signer contre ma conscience, ce que mes frères signaient consciencieusement. D'après cela, ayant apposé ma signature malgré moi, je la biffe volontairement, vous priant de la tenir pour dûment biffée !
Si ce n'était pas là la lettre d'un vieillard « troublé et faible, » quelles réflexions ne provoquerait pas une semblable rétractation! Pour l'honneur du gouvernement de l'époque et de son
4 Nouvelliste vaudois, 1845, N° 98, 8 décembre.
moniteur, nous voulons croire, malgré tout, à l'existence de cette lettre; mais pour l'honneur des pasteurs qui ont retiré leur démission, nous avons besoin d'espérer qu'elle fut unique en son genre, car elle avait encore moins de dignité que celle dont M. Druey donna connaissance au grand conseil. Mais pourquoi le Nouvelliste vaudois n'insérait-il que des épîtres pareilles? Choisissait-il, dans la masse, celles qui lui paraissaient les plus propres à flétrir la démarche et le caractère de ces mêmes pasteurs auxquels le conseil d'état offrait une honorable occasion de rentrer dans l'église nationale? Il semble vraiment qu'il ait voulu les perdre entièrement dans l'opinion publique en les représentant comme les plats valets du pouvoir. Au reste, toute la responsabilité doit lui en être laissée.
Une rétractation qui fit grand bruit dans le temps fut celle d'un respectable pasteur de Lausanne. Nous pouvons le nommer, puisque le Nouvelliste imprima son nom en toutes lettres dans l'entrefilet suivant : « Une pétition de mille citoyens de Lausanne, de tous les partis politiques, a été adressée à M. le pasteur Fabre, pour le prier de retirer la démission qu'il avait envoyée au conseil d'état, et l'engager à rester dans l'église nationale. C'est une manifestation caractéristique dans l'époque où nous vivons. M. Fabre s'est toujours placé en dehors de tout parti, il remplissait en chrétien les devoirs de son ministère ; le témoignage public qui vient de lui être rendu prouve combien l'on apprécie les ministres qui comprennent leur vocation1. »
M. Fabre ayant jugé à propos de notifier et en même temps de justifier sa rentrée dans l'église nationale par une lettre circulaire adressée à tous ses anciens collègues, les démission-
1 Nouvelliste vaudois, 1845, N° 96, 2 décembre.