L. Fabre, pasteur
Nous ignorons s'il fut généralement répondu à M. Fabre. Et qu'y aurait-il eu à lui répondre d'autre que ceci : « Vous avez agi comme vous avez cru devoir le faire. Que la bénédiction de Dieu vous accompagne toujours et que la lumière de son Saint-Esprit dirige tous vos pas. » C'est au moins là la substance d'une lettre adressée à M. Fabre par un des démissionnaires les plus calmes et les plus décidés, M. le professeur Chappuis.
Les motifs invoqués par M. Fabre pour justifier le retrait de sa démission avaient une valeur toute personnelle, mais ils
devaient se présenter avec une grande force à l'esprit des démissionnaires qui, voyant avant tout leur paroisse, étaient, par nature, accessibles à des arguments de sensibilité et d'opportunisme1. Il était du reste facile de se laisser gagner par de tels arguments, pour peu, surtout, que les circonstances extérieures rendissent le maintien de la démission pénible, douloureux, angoissant. Dans le nombre des premiers rétractants se trouvaient trois octogénaires; leurs cheveux blancs leur donnaient le droit de chercher avant tout le repos et l'absence de soucis matériels. Auprès de plusieurs autres, les circulaires officielles avaient été appuyées par des démarches de leurs paroissiens, comme cela avait été le cas pour M. Fabre, démarches spontanées en plusieurs endroits, en d'autres, évidemment concertées. Il y eut des adresses signées par des hommes qui n'avaient jusqu'alors jamais, ou presque jamais, fréquenté le culte et qui demandaient à leur pasteur de ne pas les priver de ses instructions. On fit écrire des lettres par les enfants des écoles. Et puis, ce que l'histoire ne sait pas, et ce que, le sachant, elle ne serait point autorisée à raconter, que de scènes douloureuses dans l'intérieur des familles 1 Dans combien de cures ne s'estil pas livré d'affligeants combats entre la conscience d'un époux et des considérations d'un ordre inférieur chez l'épouse 1 ou bien encore, car ce cas s'est présenté plus d'une fois, c'est l'homme fort qui succombait à la tentation, tandis que sa femme, ses enfants, le suppliaient de ne pas abandonner une cause qui était celle de l'affranchissement par le sacrifice 1 Heureux les presbytères où, dans ce sombre mois de novembre, on marchait par la foi, où l'époux et l'épouse se préparaient ensemble, par la prière et par la confiance, aux plus durs sacrifices!
1 Ce point de vue erroné a été réfuté de main de maître par M. Vinet dans ses articles de Y Avenir (1846, 20 mai et 3 juin) intitulés : l'Eglise et la paroisse. Ces pages si claires, si instructives, ont été imprimées à part sous forme de brochure et réimprimées dans le volume : Liberté religieuse, etc., pag. 573-583.
Il est incontestable que, parmi les démissionnaires qui retirèrent leur démission, il se trouvait des hommes d'une foi et d'une piété que nul ne pouvait révoquer en doute. Ils cédèrent bien plus à des considérations spirituelles, — quoique erronées, — qu'aux sollicitations de l'autorité. Nous ne voulons pas nous constituer le juge de ceux qui envisagèrent comme leur devoir de rentrer dans l'établissement officiel. Nous dirons bien plutôt avec un journal de l'époque : « Nous ne voyons, dans les rétractations, que la vérité de la situation, que la manifestation exacte de la mesure des convictions. Après s'être avancés, au delà de leurs lumières, après avoir été, dans leurs actes, plus loin que leurs principes ne les y autorisaient, les rétractants éprouvent le besoin de rétablir l'harmonie entre ces choses. La faute n'est pas de revenir en arrière, mais bien de s'être précipité en avant1. » Seulement, nous comprenons fort bien que beaucoup de bons esprits et de cœurs généreux n'aient absolument pas pu concilier la démission du 12 novembre avec une rétractation accomplie quinze jours plus tard, alors que tout ce qui s'était passé dans l'intervalle corroborait les motifs qui avaient engagé les pasteurs à se retirer, et que le conseil d'état, non seulement n'avait pas fait même un semblant de concessions, mais encore avait publiquement et officiellement, en plein grand conseil, insulté à la religion et à ses ministres. On voulait sauver la paroisse; mais la dégradation de la paroisse devait nécessairement suivre la dégradation de l'église. Par leur démarche, les rétractants mettaient donc entre les mains du pouvoir des armes dont il ferait certainement usage contre leurs frères, contre l'église et contre l'Evangile. Ils paraissaient ne
1 La Réformation au XIXe siècle, 1845, N° 23, 4 décembre. {Les pasteurs du canton de Vaud.) Ce qu'on a reproché avec raison aux rétractants, ce n'est pas d'avoir retiré leur démission, mais d'avoir fait plus tard la théorie, la philosophie de la rétractation, et d'avoir (plusieurs du moins) témoigné de l'aigreur à l'égard de leurs collègues restés démissionnaires.