‹ Histoire du movement religieux et ecclésiastique dans le canton de Vaud (volume 4)Chapitre 120 sur 269 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Cette retraite sur le mont Aventin* avait, au premier abord, compromis le plan de médiatiser le clergé, mais rien encore n'était désespéré aux yeux de l'homme alors placé à la tête de la république vaudoise. Si les pleins pouvoirs avaient été un coup de maître, l'arrêté du 2 décembre devait être le coup de grâce donné à la liberté religieuse, et, par conséquent, à toute velléité de constituer une église qui échapperait à la tutelle et à l'arbitraire de l'état.

La crainte de voir naître une pareille église n'était pas sans fondement. M. Druey, qui avait l'œil à tout, savait fort bien que les pasteurs démissionnaires qui demeuraient insensibles à la séduction de ses circulaires, ne resteraient pas inactifs, ne se considéreraient pas comme mis à la retraite, et qu'ils exerceraient librement leur ministère. M. Druey n'ignorait pas qu'au 12 novembre une commission avait été nommée dans le but d'aviser à ce qu'il y aurait à faire, dans le cas probable où le gouvernement n'accorderait aux pasteurs aucune des garanties qu'ils réclamaient. M. Druey avait pu apprendre que, le jour même où les pleins pouvoirs avaient été votés, la commission des démissionnaires s'était constituée à Lausanne, et que, le nombre des rétractants étant trop restreint pour atténuer l'effet de la démission, cette commission allait se mettre résolument à l'œuvre. En face d'une concurrence menaçante, et qui tendait chaque jour davantage à passer de l'éventualité à la réalisation, il importait au pouvoir, — il le pensait du moins, — de frapper vite et fort. Si, par ces procédés énergiques, il arrivait à éviter la lutte, combien sa position serait plus facile vis-à-vis d'un clergé fonctionnaire, contraint de courber la tête sous l'arbitraire le plus absolu, mais ayant force de loil Aussi les mesures du pouvoir se succèdent-elles avec une précision et une rapidité vraiment prodigieuses. Passons-les nous-mêmes rapidement en revue.

« Mot de Vinet.

Le conseil d'état, comme saisi de vertige, ne se laisse plus arrêter par aucune considération. Des démissions importantes viennent ajouter de nouveaux noms à la liste déjà longue des démissionnaires; des correspondances s'échangent entre le conseil et des pasteurs officiels qui s'efforcent encore de lui faire entendre la voix de la prudence. C'est en vain, le conseil veut en finir; il en finira !

Le A décembre, terme fatal assigné pour le retrait des démissions, le conseil d'état n'attend pas la fin du jour pour expédier aux pasteurs qui ont persisté dans leur résolution l'acte de destitution ainsi conçu :

Le président du conseil d'état du canton de Vaud, à M *** pasteur démissionnaire de la paroisse de *** à ***.

Comme vous avez résigné entre les mains du conseil d'état le poste et les fonctions ecclésiastiques officielles que vous exercez dans l'église nationale, et que vous n'avez pas retiré votre démission dans le délai prescrit par la circulaire du 20/21 novembre 1845, adressée à la plupart des pasteurs et des ministres démissionnaires, et que même vous l'avez confirmée, le conseil d'état me charge de vous annoncer :

1° Que votre nom a été rayé du tableau des pasteurs et de celui des ministres impositionnaires du canton de Vaud, les termes et les motifs de la démission que vous avez donnée le 12 novembre 1845, ou l'un des jours suivants, entraînant l'une et l'autre de ces radiations.

2° Que votre radiation du tableau des pasteurs et de celui des ministres impositionnaires date d'aujourd'hui, et non du 15 de ce mois.

3° Qu'en conséquence vos fonctions ecclésiastiques cesseront immédiatement.

4° Que, si vous ne l'avez déjà fait, vous aurez à quitter sans retard la maison de cure que vous occupez.

5° Que vous aurez à vous entendre avec le préfet pour la remise des registres de l'état civil, si elle n'a déjà eu lieu.

Cette fois, pour terminer, plus de salutations chrétiennes, mais l'assurance pure et simple de la considération de M. Druey.

Le lendemain, nouvelle communication du conseil d état. Comme il fallait pourvoir aux besoins de l'église officielle, à la tenue des registres de l'état civil, en un mot à toutes les fonctions précédemment remplies par les pasteurs qui les avaient résignées, le conseil d'état prend, à la date du 5 décembre, l'un des arrêtés les plus importants de cette époque, celui dans lequel il fixe provisoirement le nombre des paroisses nouvelles, formées de deux ou trois anciennes paroisses, diminue dans chacune le nombre des offices religieux, statue le traitement et les indemnités accordées aux pasteurs ensuite de leurs déplacements et de l'accroissement de leurs fonctions. Le nombre des paroisses est fixé à 87 : 22 pour la classe de Lausanne et Vevey ; 20 pour celle de Morges et Nyon ; 15 pour celle de Payerne et Moudon; 30 pour celle d'Orbe et d'Yverdon. Ces paroisses doivent être desservies par 93 pasteurs réputés valides. La commission ecclésiastique est chargée de l'exécution de l'arrêté.

L'arrêté qui fixait la répartition des nouvelles paroisses était transmis, conjointement avec une circulaire fort gracieuse, aux pasteurs et aux autres ministres de V église nationale. Le conseil d'état s'y efforçait de rassurer les pasteurs qui pourraient être effrayés à la vue des modifications profondes que l'organisation ecclésiastique venait de subir. Il se montrait disposé à recevoir toutes les observations qu'on voudrait bien lui soumettre. Il donnait les mains à tous les arrangements à l'amiable que les pasteurs prendraient entre eux pour éviter des déplacements nombreux ou pénibles. Il s'empressait de mettre à la charge de l'état les frais de déménagement. Et, quant à la répartition des services dans des paroisses aussi considérables, les pasteurs pouvaient s'arranger à ce qu'il n'y eût « sermon que tous les quinze jours ou même plus rarement dans chaque église; » ils emploieraient les régents, « en leur faisant lire un

sermon, » par exemple, ou tel chapitre de la Bible qu'ils voudraient. Mêmes facilités pour l'instruction des catéchumènes. Ordre était donné aux municipalités d'accorder aux pasteurs i le concours le plus actif. » Enfin, le conseil d'état disait, eu terminant : « Nous ne doutons pas, messieurs, que le zèle qui vous anime pour le service de l'église, ne vous inspire tous les moyens les plus propres à surmonter les obstacles que vous pourriez rencontrer dans l'accomplissement de vos augustes fonctions. Nous espérons qu'avec le secours d'en haut votre attachement à la religion, votre amour pour vos paroissiens et votre dévouement à l'église nationale évangélique réformée, aidés de notre concours, feront tourner à la gloire de Dieu, à l'avancement de son règne et à la prospérité de la patrie les épreuves que, dans son infinie sagesse, la Providence a départies à l'église de notre pays. »

Un langage aussi pieux, et que les salutations chrétiennes ordinaires accentuaient encore davantage, arrachèrent à la Réformation au XIXe siècle celte énergique exclamation : « Cela est épouvantable 1 » — « A moins, ajoute-t-elle tout aussitôt, que le conseil d'étal ne soit véritablement en train de se convertir. » Et là-dessus le journal que nous citons, après un coup d'œil sommaire, mais écrasant, jeté sur les actes du gouvernement depuis le 14 février, s'écrie : « Et maintenant ils parlent de la retraite des pasteurs comme d'un châtiment de Dieu! Maintenant ils se montrent jaloux de la gloire de Dieu et de l'avancement de son règne 1... En vérité, les hommes de Montbenon auraient expulsé l'ancien gouvernement pour s'en donner un qui ait réellement à cœur la gloire de Dieu et l'avancement de son règne îî... J'entends : pour vous, la gloire de Dieu et son règne signifient tout autre chose que ce que les apôtres et les chrétiens d'autrefois, et ceux de nos jours qui sont de la vieille école, désignent par ce mot.... Eh! il fallait le dire à vos pasteurs, autrement on pourrait vous accuser d'user de restric-

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