‹ Histoire du movement religieux et ecclésiastique dans le canton de Vaud (volume 4)Chapitre 123 sur 269 · CHAPITRE r · texte numérisé non relu

CHAPITRE r

ter attachés à l'église officielle, ne se laissèrent point lier sans faire au moins quelques tentatives et sans exprimer quelques vœux en faveur de ceux dont ils n'avaient pas suivi l'exemple, ou même en faveur de la liberté religieuse en général.

Deux pasteurs, MM. Liardet et Cruchaud, qui n'avaient point donné leur démission, se sentirent néanmoins pressés d'adresser au conseil d'état une lettre renfermant un blâme des considérants du jugement du 3 novembre.

Nous protestons, disaient-ils, contre plusieurs principes émis dans des actes récents du gouvernement, entre autres celui renfermé dans le dernier alinéa de la lettre A du jugement rendu par le conseil d'état, du 3 novembre, sans antécédent, à notre connaissauce, pendant les trois siècles qu'a duré notre église; principes qui, s'ils étaient admis par le gouvernement de notre pays, tendraient évidemment à gêner la liberté du ministère évangélique, à lui ôter toute dignité et à le ravaler au niveau d'une œuvre purement mercenaire.

Néanmoins, les signataires de cette lettre pensèrenl qu'il leur était encore permis de continuer leurs fonctions. Mais, pour prévenir toute fausse interprétation de leur démarche, ils avertirent le conseil d'état que, dès le 15 décembre jusqu'au moment où le sort de l'église serait décidé, et où ils seraient euxmêmes appelés à prendre d'ultérieures déterminations, ils verseraient à titre de legs pie dans la bourse des pauvres le traitement qu'ils touchaient sur la caisse de l'état.

Dans le même temps, sept pasteurs ou suffragants, dont les six premiers avaient retiré leur démission et le septième ne l'avait pas donnée, MM. Rodolphe Mellet, pasteur à Thierrens, Milliqiiet, pasteur à Peney, Berguer, pasteur à Saint-Cierges, Vuilleamier, pasteur à Chesalles, Guex} suffragant à Dénezy, Fontannaz, suffragant à Moudon, et J. Vautier, suffragant aux Croisettes, avaient, à la date du 3 décembre, adressé de Thierrens une lettre au conseil d'état pour lui exprimer leurs impressions et lui exposer leurs vœux. Les signataires de la lettre

souffraient d'avoir à exercer leur ministère à côté de frères auxquels la facilité de rentrer n'avait pas été offerte comme à eux : ils désiraient qu'il n'y eût de la part du conseil aucun exclusisme, et que même il réintégrât M. le pasteur Marquis. Ils demandaient pour l'église et pour les pasteurs, de même que pour la vraie liberté, des garanties suffisantes. Enfin, ils priaient le conseil d'examiner si, dans le cas où le nombre des démissionnaires resterait aussi considérable, le moment ne serait pas venu de provoquer, de par le grand conseil, l'établissement constitutionnel d'une église indépendante et nationale dans notre canton. En attendant, les pasteurs démissionnaires pourraient continuer à travailler de concert avec les autres et préparer les paroisses au changement qui serait décrété par le grand conseil. Les signataires exprimaient en terminant Yhovreur que leur inspirait toute persécution, et même toute entrave apportée à la liberté religieuse.

La réponse ne se fit pas attendre. Les exclusions étaient motivées par des « considérations d'un ordre supérieur tirées des renseignements sur l'état des choses et des esprits dans le canton; » iM. Marquis avait « repoussé d'une manière peu convenable » la circulaire du 20/21 novembre; la proposition d'établir une église indépendante et nationale, loin d'être bien accueillie, « ne ferait que compliquer la situation. » Quant à la liberté religieuse, que le conseil d'état verrait avec plaisir, « elle n'est pas plus absolue que les autres libertés de l'homme; les intérêts de la société et ceux de la liberté religieuse ellemême lui imposent d'inévitables limites;... la liberté illimitée n'existe pas plus dans les églises dites libres ou indépendantes que dans les églises subordonnées à l'état.... Le plus ou moins de liberté religieuse dans un pays dépend du genre et du degré de civilisation, de l'étal des esprits, de la nature des opinions religieuses en présence, de l'esprit plus ou moins tolérant ou intolérant de ceux mêmes qui prétendent à la liberté religieuse,

de leur prudence, de leur charité et d'une foule d'autres circonstances *. Si le conseil d'état a dû interdire pour le moment les réunions de l'oratoire, à Lausanne, c'est que les scènes qui ont eu lieu devant ce local étaient d'une nature « tellement alarmante, » qu'«il valait beaucoup mieux, dans l'intérêt de la religion, de l'ordre et de la liberté religieuse elle-même, interdire momentanément des assemblées qui sont une cause d'irritation dans le pays. » — « D'ailleurs, ajoutait le président du conseil d'état, nos temples demeureront toujours ouverts à tout le monde, et ceux pour qui le culte public ne suffit pas auront le culte domestique ou de famille (1 ! 1); » c'est-à-dire ce que le gouvernement ne pouvait pas plus interdire que prescrire.

Cette réponse ne pouvait satisfaire les pasteurs du Jorat. En date du 9, une seconde lettre partit de Thierrens, portant cette fois les signatures nouvelles de MM. Leresche, pasteur à Dompierre, et Caille, pasteur à Berchier. « Depuis ce jour (3 décembre), disaient les signataires, notre position a été complètement modifiée par votre arrêté du 2 de ce mois, concernant l'oratoire de Lausanne et en général les réunions religieuses dans le pays , comme aussi par la nouvelle circonscription des paroisses. Il nous est impossible, Messieurs, d'accepter la nouvelle tâche qui nous est imposée-! » Les pasteurs du Jorat, après avoir motivé leur refus d'accepter la position que le conseil d'état leur faisait, déclaraient que les espérances

1 M. Druey se plut, quelques jours après, à développer de nouveau son ingénieuse théorie sur la liberté religieuse, dans la séance du grand conseil du 24 décembre. Le discours du président du conseil d'état est tout plein d'enseignements sur l'esprit et les tendances du gouvernement vaudois de cette époque en matière de religion et d'église. (Voy. Bulletin du grand conseil, pag. 685-691.)

8 C'est nous qui soulignons.

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données par les circulaires s'étaient dissipées, qu'il était impossible que l'église subsistât sur le pied où on la plaçait, et ils répétaient qu'à leurs yeux « il n'y avait qu'un moyen de sauver l'église nationale de notre pays, c'était de lui accorder les garanties sans lesquelles elle ne pouvait ni vivre ni prospérer. » Si le conseil d'état ne pensait pas pouvoir accorder ces garanties, alors, « les pasteurs signataires, cédant à l'impossibilité dans laquelle ils se trouveraient de continuer leur œuvre, le prieraient d'accepter leur retraite qu'ils regarderaient comme nécessaire et forcée. » Jamais, en effet, ils ne consentiraient à paraître donner les mains à la persécution de concitoyens et de frères, en faveur de leur ministère et de leur église.

« Cette lettre, à côté de graves et importantes vérités qu'elle exprime avec franchise et avec énergie, avait un défaut capital et qui en rendait l'effet irrémédiablement nul. C'était d'annoncer une retraite conditionnelle. Les signataires devaient ne rien dire à ce sujet, ou donner leur démission *. » Du reste, le conseil d'état allait lui-même dissiper toutes leurs illusions. Dans une fort longue lettre (11 décembre), M. Druey, après avoir exprimé la douloureuse surprise du conseil d'état à la lecture de l'ultimatum des pasteurs du Jorat, se livrait, avec un art consommé, à l'apologie des mesures prises soit contre l'oratoire et les autres assemblées religieuses, soit à l'égard de la nouvelle répartition des paroisses. Puis, dans un élan de vertueuse indignation, il s'écriait : « Les actes du conseil d'état sont-ils empreints d'arbitraire? Ne respirent-ils pas la plus vive sollicitude pour l'église nationale et la plus grande bienveillance pour ses ministres? » Quelles autres garanties les pasteurs pourraient-ils demander? Ils souffrent des jugements sévères de leurs collègues, mais « qu'est-ce que notre divin Maître n'a pas

1 Fréd. Chavannes, laCrise ecclésiastique, etc., pag. 61, 62.

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