CHAPITRE I
souffert pour son église? » Des garanties qui tendraient à rendre l'église indépendante de l'état, le peuple n'en veut pas; insister sur ce point n'aboutirait qu'à rendre l'église encore beaucoup plus gouvernementale! Ainsi, tout était pour le mieux dans la meilleure des églises possibles, car « la véritable liberté du ministère évangélique consiste moins dans certaines formes administratives de l'église que dans la libre prédication et dans le libre exercice des fonctions pastorales dans l'église; » liberté dont jouissaient en plein les pasteurs de l'église nationale. Si les pasteurs n'étaient pas convaincus par de si subtils arguments, le conseil d'état en tenait un en réserve, un argument suprême pour les jours de calamité : « il devra aviser à d'autres moyens de satisfaire aux besoins religieux des paroisses délaissées par les pasteurs; » il instituera le ministère des vertueux laïques, cet épouvantait déjà plus d'une fois agité.
Ainsi le conseil d'état n'accordait rien, absolument rien aux pasteurs réunis à Thierrens. Et cependant, comme si leurs menaces avaient été des paroles en l'air, nous ne sachons pas qu'aucun d'eux ait quitté l'église officielle. Fondés sur nous ne savons quels motifs, ils désavouèrent leurs lettres par leur conduite subséquente, et le conseil d'état put enregistrer une victoire de plus. Au reste, les pasteurs du Jorat avaient eu pour premier tort de prendre pour chef de file l'excellent Rod. Mellet, maître dans les Ecritures, mais grand enfant au milieu de la société moderne, peu instruit des questions brûlantes, et objet d'un grand engouement qui ne contribua pas à lui rendre la vue plus claire. On lui fit ainsi du mal, et, à son tour, sans s'en rendre compte, il en fit aussi. Croyant pouvoir utiliser à l'appui de sa rétractation un passage de l'Ecriture arbitrairement sorti du contexte, il donna ainsi à plusieurs un exemple fâcheux qui nuisit à l'œuvre des démissionnaires. Druey sut profiter avec habileté du désintéressement du vénéré pasteur de
Thierrens, mais le peu de cas qu'il faisait de son jugement perce à toutes les lignes de ses ironiques réponses1.
L'ordre donné aux pasteurs et ministres qui n'avaient pas retiré leur démission d'avoir à quitter sans retard les maisons de cure, était exécutoire dès le 4- décembre. Beaucoup d'entre eux se préparaient dès longtemps à cet exode. Le décret des pleins pouvoirs obtenu si facilement du grand conseil, les mesures prises immédiatement après parle conseil d'état, ne pouvaient guère leur laisser d'illusions sur le sort qui les attendait. L'un d'eux écrivait : « Je me réjouis enfin du parti que j'ai pris; j'ai longtemps combattu, m'altachant au point de vue de la paroisse; des affections humaines, l'âge, le désir d'un repos studieux et actif, le calme et la beauté de la retraite qui me semblait offerte tout exprès pour la paix de mes dernières années, telle que je l'entends, tout m'attirait vers ma nouvelle position. Mais si j'étais maintenant établi dans une jolie cure, méditant sur bien des sujets de sermons que je croyais propres à captiver l'attention et peut-être le cœur de mes paroissiens, voyant ma femme heureuse de son ménage, moi entouré de mes livres et soignant mon jardin, et qu'au milieu de la nuit la pensée de mes frères renonçant à tout pour la cause de la justice, quittant leurs presbytères avec leurs familles, privés de pain, vînt me traverser l'esprit, je n'attendrais pas le jour pour sortir d'une habitation odieuse, dont le seul aspect m'importunerait 2. »
A la veille de quitter sa cure, mais dans l'ignorance où il
1 La correspondance des pasteurs du Jorat avec le conseil d'état a été imprimée à part. M. Baup l'a réimprimée dans son Précis, pag. 193-197 et pag. 200-209. * Lettre de M. Ch. Monnard à M. Vinet. Montreux, 29 novembre 1845.