CHAPITRE I
était encore de Tordre qu'il allait recevoir, un autre pasteur écrivait (4 décembre) : « Les jours se suivent et se ressemblent : ils sont tous bien tristes, mais nous en attendons de plus tristes encore pendant cet hiver. Tout le monde est dans une stupeur profonde, et l'on n'ose penser à l'avenir. La situation présente ne peut beaucoup durer, et elle se dessinera dans deux sens: d'un côté la formation d'une église libre, et de l'autre la persécution, soit au nom de la populace, soit au nom du gouvernement. » Dès le 5 décembre, on lisait dans une lettre particulière qui fut rendue publique : « Nous sommes en plein déménagement. Quel hiver passerons-nous? Dieu le sait et nous protégera ; mais il faut convenir que l'horizon n'est pas brillant. Le bas peuple, excité sous main par le gouvernement, pourrait se porter à de tristes excès. A Lausanne, il y a une agitation croissante » C'est ainsi que, de toutes parts, les démissionnaires sortent de leurs demeures. Des hommes nouveaux les remplacent dans une partie des cures; les autres cures se ferment. Qui dira les scènes de deuil dont bien des presbytères de village ont alors été les témoins? et aussi les adieux graves, mais calmes et sereins, de la sérénité que donne le sentiment du devoir accompli, dont bien d'autres presbytères ont recueilli les accents. Et c'est ainsi que l'épreuve, que le sacrifice se consommait, amenant avec lui, pour beaucoup, la souffrance et les privations matérielles; pour le plus grand nombre, si ce n'est peut-être pour tous, la paix profonde d'une marche par la foi!
Lorsque tout fut fini, lorsque le conseil d'état put faire le recensement des fonctionnaires ecclésiastiques qui restaient à sa disposition, il constata que le personnel des pasteurs et des ministres faisant actuellement partie de l'église nationale et résidant dans le canton était de quatre-vingt-dix-neuf, mais que dix n'étaient pas propres à un service actif et ne fonctionnaient
1 Archives du christianisme, 1845, N° 23, 13 décembre.
pas. Le nombre des pasteurs et autres ministres démissionnaires était dans le même moment de cent quarante-sept. Vingt-huit pasteurs et huit impositionnaires avaient seuls retiré leur démission *.
Entre le 12 novembre et le 4 décembre, le chiffre des démissionnaires avait varié du plus au moins. Plusieurs nouvelles démissions avaient été données; des rétractations avaient été suivies elles-mêmes de repentirs, et les repentirs de nouvelles démissions. A cet égard, deux ou trois ministres présentèrent l'affligeant spectacle d'une mobilité d'opinions ou d'impressions vraiment exagérée. Nous ne parlons pas ici de ceux qui, ayant retiré leur démission pour céder aux vœux de leur paroisse, démissionnèrent de nouveau pour ne pas être complices de l'arbitraire du conseil d'état méprisant les vœux des paroisses2.
Malgré tous ses efforts, malgré la prodigieuse activité qu'il avait déployée, le conseil d'état se trouvait dans un grand embarras. Il fallait absolument pourvoir aux besoins des paroisses. Aussi la commission ecclésiastique, présidée par le conseiller d'état H. Fischer, fut-elle chargée d'annoncer qu'il y aurait deux consécrations extraordinaires, l'une dans le mois de janvier 1846 pour les candidats qui seraient prêts à cette époque, l'autre au printemps suivant pour ceux qui ne pourraient se présenter qu'alors. En conséquence, la commission ecclésiastique invitait à se présenter devant la commission de consécration :
a) Les ministres consacrés dans des églises évangéliques réformées hors du canton, parlant la langue française et porteurs de bons témoignages de moralité et de capacité.
* Bulletin des séances du grand conseil, 1845, 24 décembre, pag. 704.
* Tel fut, entre autres, le cas du digne pasteur Monnerat, à Payerne.