CHAPITRE II
ment, tous, ou à peu près tous, espéraient que leur démarche serait comprise de leurs paroissiens, approuvée par eux, et sanctionnée par l'adhésion d'une fraction notable des troupeaux dont ils étaient les conducteurs spirituels. De là cette position que, dès le lendemain de la démission, la plupart des pasteurs prennent vis-à-vis de leurs paroisses. Ils ont renoncé à être de simples fonctionnaires du gouvernement, mais ils prétendent être encore les légitimes pasteurs des troupeaux à la tête desquels ils se trouvent placés. A leurs yeux, ces troupeaux constituent l'église chrétienne dans le canton de Vaud, et ils en sont les ministres de par l'autorité du Chef de l'église. Et si le gouvernement est décidé à sacrifier le clergé, l'église, elle, ne suivra-t-elle pas les hommes qui, dans son propre intérêt, ont accepté une lutte solennelle et douloureuse avec le pouvoir civil ? Etrange illusion de la part d'hommes qui auraient dû mieux connaître l'état religieux et les dispositions de la masse du peuple 1 Avaient-ils du moins quelques motifs plausibles de croire qu'ils seraient compris? Plusieurs le pensaient. Ici ou là, des témoignages de regret, de sympathie avaient été donnés aux pasteurs. Au chef-lieu, entre autres, plus de mille trois cents personnes avaient, le lendemain même de la démission, signé l'adresse que nous insérons ici :
A Messieurs les pasteurs des paroisses de Lausanne et d'Ouchy.
Messieurs et très chers pasteurs,
La résolution que vous venez de prendre en renonçant à vos postes officiels, est d'une si haute gravité pour notre église que nous sentons le besoin de nous rapprocher de vous dans ce moment solennel.
Nous ne doutons pas que les motifs qui vous ont portés à une telle décision n'aient été dictés par une conscience droite et éclairée. Il faut une cause aussi puissante que celle de la liberté de votre saint ministère, pour vous commander l'abandon d'une position justement acquise par d'honorables services, et la rupture des liens qui vous attachaient ofti -
ciellement à une paroisse à laquelle vous avez donné tant de preuves de dévouement.
Nous sympathisons avec vous, nos chers pasteurs, nous apprécions l'étendue de votre sacrifice; aussi n'est-ce pas sans une profonde émotion que nous vous adressons ce témoignage de notre sincère attachement. Mais, permettez-nous d'espérer que le Seigneur mettra bientôt fin à la crise qui ébranle l'ancien édifice de notre église nationale et qu'il rendra à cette chère église les libertés et les garanties sans lesquelles il ne peut y avoir pour elle ni vie ni développement.
Nous aimons à croire que si vous devez renoncer, pour un temps, à votre position officielle vis-à-vis de l'état, vous continuerez néanmoins à exercer votre ministère au milieu de nous; vous nous considérerez encore comme vos fidèles paroissiens, et vous nous assisterez, nous et nos enfants, de vos prières, de vos instructions et de vos conseils; secours précieux dont nous avons goûté la douceur.
Et si Dieu voulait que notre église subît, dans sa forme, l'un de ces grands changements qui en ont vivifié plusieurs, nous saurions encore nous grouper autour de vous et vous conserver comme nos conducteurs spirituels de la part de notre souverain Maître.
Agréez, messieurs et chers pasteurs, avec nos vœux ardents pour vous et vos familles, l'expression de notre sympathie et de notre affection.
Que le bon esprit du Seigneur vous guide et vous soutienne!
Lausanne, le 14 novembre 1845.
Quelle que soit la valeur qu'on veuille ou qu'on doive assigner à de pareils témoignages, ne sent-on pas qu'il y avait encore loin de là à adhérer d'une manière un peu générale à la position prise par les démissionnaires vis-à-vis de l'établissement ecclésiastique dont le gouvernement restait le chef légal?
Se fondant essentiellement sur les espérances que devaient faire naître les marques d'estime et d'intérêt que leur donnaient les membres pieux de leurs paroisses, les démissionnaires se livrent à une activité pastorale libre, en même temps qu'ils son-