‹ Histoire du movement religieux et ecclésiastique dans le canton de Vaud (volume 4)Chapitre 135 sur 269 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

geut aux moyens d'élever un nouvel édifice ecclésiastique offrant plus de garanties de solidité que rétablissement abandonné par eux le 12 novembre : Avec une naïveté dont nous avons actuellement quelque peine à nous rendre compte, ils se figurent que l'église nationale n'existe plus, parce qu'eux-mêmes ont rompu avec le gouvernement! Toute leur pensée se porte donc sur une réorganisation de l'église nationale. Telle est en effet la première préoccupation, tel est le premier soin de la grande majorité des démissionnaires. On s'étonne que, dans la patrie de Vinet, après les coups répétés qui viennent d'atteindre l'église constituée par la loi de 1839, un clergé aussi instruit, aussi intelligent et aussi pieux que le clergé démissionnaire se nourrisse de pareilles chimères! C'est pourtant là ce qui caractérise la première et courte phase de notre histoire religieuse qui suivit la démission. Cela est digne de toute notre attention.

Le 19 novembre la commission demandée, sept jours auparavant, par les pasteurs démissionnaires, se constituait à Lausanne. Elle était composée de sept membres ecclésiastiques, outre M. le professeur Leresche, membre honoraire, savoir : MM. Bauty, président, Germond, Decoppet, V. Melle.t, Ch. -F. Vallotton, et Espérandieu, secrétaire; et de sept membres

laïques désignés, savoir : MM. Burnand, ancien préfet, Emile Chatelanat, Golay, ancien préfet, Ed. Chavannes, Fréd. Couvreu, Bonnard, ancien président et Amédée Kohler.

Cette commission était chargée : 1° de réorganiser l'église nationale et de la constituer sur de nouvelles bases ; 2° de veiller aux intérêts de l'église et des pasteurs démissionnaires et de leur donner les nouvelles quil pourrait leur être utile de connaître promptement. Laissant de côté, pour le moment, le second de ces buts, qui n'est qu'une conséquence naturelle du premier, attachons-

1 M. Solomiac fut appelé peu après à combler cette lacune. M. V. Mellet n'ayant pu continuer à faire partie de la commission, fut remplacé par M. Ducret, membre du grand conseil.

nous à celui-ci et voyons comment la commission s'apprêtait à s'acquitter de son maniât. P

La commission, se proposant d'élaborer un projet d'organisation ecclésiastique, demanda tout d'abord aux pasteurs démissionnaires de lui communiquer leurs vues et leurs directions sur les principes fondamentaux de cette organisation. Il importait beaucoup, on le comprend, qu'en vue même du résultat cherché la commission pût compter sur la fermeté et la persévérance de tous ceux qui avaient signé l'acte du 12 novembre. Aussi eut-elle soin de prémunir aussitôt ces derniers contre l'usage que le conseil d'état allait sans doute faire des pleins pouvoirs. Les membres de la commission étaient eux-mêmes bien décidés à répondre en ces termes à l'ultimatum probable du gouvernement : « Nous confirmons aujourd'hui notre démission du 12 novembre. » D'un autre côté, comme il aurait été, de toute manière, très fâcheux que les démissionnaires s'éloignassent de leurs paroisses, la commission les engagea à y conserver leur résidence, ou, du moins, à demeurer assrz près pour y poursuivre l'œuvre de leur ministère. Les pasteurs pouvaient également accéder au désir des municipalités qui leur demanderaient d'officier dans les temples, mais ils ne devaient pas prendre d'engagement positif qui les lierait eux et leurs paroisses pour la suite l. Il semblait, en effet, qu'on ne devait pas douter d'avance de l'empressement avec lequel les autorités communales assureraient aux paroisses la continuation du culte public. Et, en effet, ce cas se présenta dans plusieurs localités; à Echallens, par exemple, à Vevey, à Chardonne. Nous savons toutefois que le gouvernement ne tarda pas à y mettre bon ordre.

La commission de réorganisation partait donc de ce point de vue que l'église nationale créée par la loi de 1839 n'existait

1 Première circulaire de la Commission nommée le 12 novembre. (Lausanne 19 novembre 1845, feuille imprimée.)

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plus; qu'elle avait démissionné elle-même au 12 novembre, et qu'il s'agissait de la reconstituer, en dehors de l'action gouvernementale, mais avec le concours du peuple chrétien. Ce travail une fois accompli, il y aurait lieu d'aviser à une union de l'église et de l'état dans des conditions possibles, c'est-à-dire à une union dans le sens propre du mot, et non à une confusion des deux éléments ou à une subordination fatale de l'un à l'autre.

En raisonnant ainsi, la commission ne se rendait pas compte du véritable état des choses, et elle se faisait des illusions qui devaient se dissiper rapidement.

D'abord, l'église créée par la loi de 1839 n'avait point donné sa démission. Cette église, faisant légalement corps avec la nation, n'avait pas une vie propre, une vie distincte de la vie de la nation. La loi ne connaissait d'autre église nationale que celle dont tous les citoyens vaudois protestants étaient censés membres par droit de naissance, église dont les autorités civiles supérieures formaient la tête. Pour que, au 12 novembre, l'église nationale eût démissionné, il aurait fallu que le peuple tout entier se fût levé comme un seul homme et eût suivi le clergé dans sa retraite. Le gouvernement serait alors resté seul, n'ayant dans la main, pour toute église, qu'une loi ne répondant désormais à rien de visible. Alors l'église, dirigée par ses pasteurs, aurait pu nommer une constituante, se donner une organisation, et aviser, si tel avait été son désir, aux moyens de sauvegarder sa liberté, son autonomie, tout en demandant aux pouvoirs politiques leur concours pour tout ce qui est du domaine matériel.

Rien de tout cela ne s'était fait et ne pouvait se faire au lendemain de la démission. Le peuple, dans sa très grande majorité, donnant gain de cause au gouvernement, continua à s'envisager comme formant l'église nationale. La loi de 1839, dont le gouvernement s'était servi avec tant d'habileté contre le

clergé, n'ayant point été déchirée dans la lutte, continua à être la charte de cette église. Le gouvernement, maître de la situation, revendiquant avec toujours plus de ténacité ses droits d'évêque, continua à être le chef accepté de l'église. Cette organisation tout entière pouvait bien n'être qu'un monstrueux échafaudage, qu'une dangereuse fiction, elle n'en était pas moins le fait légal, après avoir été l'œuvre d'un parti dans les préoccupations duquel le côté religieux et spirituel de la question n'avait tenu aucune place.

Ainsi donc, quel avait été le caractère de la lutte engagée, au lendemain du 14 février, entre le conseil d'état et les pasteurs? Au fond, et nous avons eu plus d'une occasion de le remarquer, cette lutte s'était poursuivie entre le clergé et le gouvernement. La position du premier était fausse; la conduite du second fut odieuse. Au 12 novembre, le caractère de cette lutte se dessine mieux encore. Le clergé rompt avec le pouvoir civil envisagé comme chef de rétablissement ecclésiastique; il sort de cet établissement auquel il ne reconnaît plus les caractères d'une église. 11 était libre d'agir ainsi, guidé qu'il était en cela par un secret instinct qui lui disait que l'organisme créé en 1839 ne répondait pas à la notion spirituelle de l'église. Mais l'illusion commence pour le clergé démissionnaire lorsque, rompant avec le gouvernement et se soustrayant à l'empire de la loi de 1839, il s'imagine qu'il existe une église et que cette église le suivra. En fait, et au sens vrai du mot, il n'y avait point alors d'église, et les démissionnaires durent bientôt reconnaître qu'ils s'étaient payés de mots, lorsque, induits euxmêmes en erreur par la loi, ils avaient fait d'un corps civil un corps ecclésiastique.

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Telles étaient les conditions dans lesquelles se trouvait la commission chargée de réorganiser l'église nationale, lors-

qu'elle commença ses opérations au 19 novembre. Il n'était pas possible que l'illusion durât longtemps. Les rétractations de plusieurs démissionnaires menacent bientôt de frapper de stérilité la démarche commune. Aussi la commission se hâte-t-elle de rappeler que les motifs allégués le 12 novembre conservent toute leur force en présence des actes du pouvoir et de ses circulaires. Si ces motifs ont été assez puissants pour déterminer la démission, rien, depuis ce jour, n'est venu en invalider la valeur. Bien plus, les circulaires du conseil d'état n'admettent pas la moindre réserve, et surtout elles laissent à la porte quelques-uns des pasteurs et leur interdisent de rentrer. Ce dernier trait n'était-il pas allé jusqu'au fond de l'âme des démissionnaires? La défection de quelques-uns produisait sans doute un effet déplorable, mais, d'autre part, on recueillait des témoignages de sympathie des églises suisses et étrangères, et on ne pouvait s'associer, même indirectement, à des actes comme ceux dont l'oratoire de Lausanne venait d'être le théâtre, c'est-à-dire à une persécution probable et prochaine. Ce n'était donc pas le moment de se décourager; il fallait se montrer fidèles et fermes J.

Tel était le langage de la commission. Le lendemain, elle annonce à ceux dont elle est appelée à gérer les intérêts, qu'elle a posé les premières bases d'une constitution ecclésiastique nouvelle qui assure à l'église l'indépendance nécessaire, tout en lui laissant la faculté de s1 unir plus tard à l'état, à des conditions que l'Evangile autorise. A cette date donc, bien loin de renoncer au principe nationaliste, la commission déclare encore qu'elle n'a d'autre but que de continuer l'église de nos pères, en la délivrant du joug misérable sous lequel elle gémit et se meurt. En conséquence, si les pasteurs démissionnaires sont appelés à fonctionner auprès de leurs anciens paroissiens, ils doivent suivre rigoureusement les formes de V église nationale;

1 Seconde circulaire delà Commission, ler décembre (feuille autographiée).

c'est-à-dire, revêtir le costume, lire la liturgie, faire chanter les psaumes, etc. Si toutes les assemblées sont proscrites, les pasteurs évangéliseronl de maison en maison, el, sans esprit de contention, ils maintiendront leur caractère de pasteurs de la

paroisse.

C'était le 2 décembre que la commission s'exprimait ainsi, el il n'est pas inutile de faire remarquer qu'à cette date l'arrêté concernant l'oratoire de Lausanne ne pouvait encore être connu, et, surtout, que le terme fatal accordé par le conseil d'étal aux démissionnaires qui voudraient se rétracter, n'était pas encore échu. La commission ne savait donc pas quel revirement pouvait s'accomplir dans les plans du pouvoir et quelles conséquences en résulteraient. Chose curieuse, toutefois, déjà à cette date, il semble que la commission ait comme un pressentiment que la voie dans laquelle les démissionnaires sont entrés les contraindra moralemenl et logiquement à poursuivre un affranchissement plus complet de l'église. En effet, c'est en ce jour qu'un bureau permanent, siégeant à Lausanne, est nommé; il est composé de MM. Ed. Chavannes, Bonnard, Espérandieu, Monneron, père, Chappuis, professeur, et Berdez. Ce dernier n'ayant pu accepter est remplacé par M. Fréd. Bussy, de Crissier. Ce bureau est chargé, entre autres choses, d'aider à ['établissement des paroisses, qui, dans la suite, devront former l'église nationale réorganisée, mais qui pourront bien aussi devenir promptement les pierres d'attente d'un édifice nouveau et absolument libre; d'une église qu'il faudra préserver à tout prix du congrégationalisme *. Ces paroisses ont été en effet les noyaux de la future église libre à laquelle on ne songeait cependant point encore, ou point généralement.

Quelques jours après, la commission insiste de nouveau auprès des pasteurs et des suffragants démissionnaires afin qu'ils

1 Troisième circulaire de la Commission, etc., 2 décembre.

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