‹ Histoire du movement religieux et ecclésiastique dans le canton de Vaud (volume 4)Chapitre 136 sur 269 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ne quittent pas leurs paroisses, et qu'ils répondent ainsi à l'accusation par laquelle le gouvernement cherche à les noircir, comme s'ils n'aimaient pas le peuple et l'abandonnaient. C'est à cette époque que nous voyons apparaître un nouveau rouage dans l'œuvre qui s'accomplit, savoir les conférences de districts, destinées à grouper les pasteurs d'un même circuit, à centraliser leurs efforts et à faciliter l'action de la commission générale1.

Reconstituer l'église nationale était une utopie, et c'est la pensée de transformer cette utopie en un fait positif qui caractérise ce que nous avons appelé la première phase de cette période, où les espérances et les illusions remplissent les esprits et les projets des démissionnaires. En réalité, le lendemain du 12 novembre, et surtout après le A décembre, que sont les pasteurs et ministres qui ont fait honneur à leur signature? Vinet le leur dit alors, avec cette autorité de jugement à laquelle ils cherchaient encore à se soustraire par leurs protestations tout en lui donnant raison par leurs actes. Us étaient devenus dissidents; dissidents relativement à l'église de l'état, puisque volontairement ils avaient cessé d'en faire partie. Us avaient cessé de croire à l'absolue nécessité de l'établissement officiel; ils ne se faisaient plus une religion de l'union de l'église avec l'état ; l'église nationale avait cessé d'être à leurs yeux V église, et l'idée, la conscience de Yéglise universelle avait repris dans leurs esprits la place et l'importance qu'elle y avait perdues.... Ce qui paraissait impossible, est devenu possible; ce qu'on niait, existe. L'église libre existe2. Quelques jours plus tard, revenant sur ce terme de dissidents qui paraissait

1 Quatrième circulaire de la Commission, 9 décembre.

- Le Semeur, 1845, N° 48, 26 novembre. — Liberté religieuse, etc., pag. 442-445. (L'Eglise libre du canton de Vaud.)

avoir déplu aux démissionnaires, M. Vinet l'explique, et démontre ce que nous avons nous-même avancé il y a un moment : « Vainement on voudrait distinguer entre l'église nationale et l'église du gouvernement. Dans un pays qui n'est pas livré à l'anarchie, il n'y a d'église nationale que celle du gouvernement, autrement chaque parti aurait le droit de s'appeler la nation1. »

Mais c'est surtout dans une brochure importante, qui parut aux premiers jours de décembre, que Vinet s'appliqua à préciser nettement la position nouvelle que la majorité du clergé vaudois s'était faite par l'acte du 12 novembre. Cette brochure était intitulée : Considérations présentées à messieurs les ministres démissionnaires par un ministre démissionnaire* . L'auteur y prêchait « le principe de la séparation aux fonctionnaires d'une église séparée de l'état, » — « car, disait-il, en sortant de l'établissement, ils ont emporté avec eux une église, en principe sinon en fait. » En quittant l'église nationale, la plupart des démissionnaires avaient, il est vrai, protesté contre le principe de la séparation; ils avaient voulu, et, après tout ce qui s'était passé, ils voulaient encore être nationaux. Etait-ce une raison pour ne pas recommander le principe de la séparation à des ministres séparés? Il importait au contraire qu'ils connussent leur situation et qu'ils apprissent à l'aimer.

C'est à leur faire aimer cette situation que l'écrit de M. Vinet est destiné, et l'auteur ne pouvait rien faire de mieux sans doute que de leur en montrer la légitimité et la nécessité, au point de vue de la morale et de la religion. Il fait voir ce qu'a été la prédication dans la Suisse française durant le cours des vingt-cinq dernières années, et comment le réveil a prétendu faire de la qualité de chrétien uné qualité toute spéciale, toute exceptionnelle. Le christianisme, le véritable christianisme, ce-

1 Le Semeur, 1845, N° 51, 17 décembre. (Réponse à quelques objections.)

2 La première édition fut promptement enlevée, la seconde parut encore en 1845; elle était revue et augmentée. (Lausanne, 48 pag. in-8.)

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lui qui est une folie pour le Grec et un scandale pour le Juif, peut-il être le christianisme de l'état? Et même en réduisant (si cela était possible) l'Evangile à sa morale dans son intégrité, dans toute son austère beauté, à cette morale qui veut que la chair soit crucifiée avec sa convoitise, serait-il aucun état qui pût, franchement, loyalement et sans arrière-pensée, faire de cette doctrine la religion officielle de l'état? Evidemment non : l'affirmer serait une contradiction de la part de ceux dont la prédication signifie tout le contraire. Dans les démocraties il devrait être plus difficile de s'y tromper que partout ailleurs. C'est dans les démocraties aussi qu'il est le plus nécessaire que les intérêts de l'ordre intellectuel, au lieu d'être abandonnés à tout le monde, c'est-à-dire à ceux même qui n'en font aucun cas, deviennent l'affaire des groupes de citoyens à qui ces intérêts sont chers et précieux.

Pour les ministres démissionnaires, c'est du christianisme avec Jésus-Christ, du christianisme excentrique, surnaturel, et dans un sens du christianisme surhumain, qu'il est question dans ce moment. Or, celui-ci ne peut être réellement et sincèrement la religion d'aucun état, de quelque manière qu'il soit constitué ou gouverné :

Quel qu'il soit, dit M. Vinet, cet état est l'état, c'est-à-dire la société civile organisée, et non la société spirituelle des croyants. Cette société civile, qui n'exclut personne, et qui n'excommunie que le crime, est composée en très majeure partie d'individus que vous avez coutume, dans vos prédications, de désigner sous le nom scripturaire d'hommes naturels. L'état lui-même est l'homme naturel collectif. Vous ne nous l'avez jamais dit; mais cent fois vous nous avez dit des choses qui sont l'équivalent, ou la base, ou la conséquence de cette assertion; car cent fois vous avez fait du christianisme, comme du chrétien, un étranger dans le monde, un voyageur, un passant, et cent fois vous avez fait entendre que, semblable en ce seul point au fils de la servante, « sa main serait contre tous et la main de tous contre lui. » Vous avez prêché une sagesse entre les parfaits, qui n'est ni de ce monde, ni des principaux de ce

monde qui vont être anéantis. (1 Cor. II, 6.) Etait-ce pure déclamation? Vos paroles ont-elles exagéré vos pensées? Avez- vous mal mesuré vos expressions? Personne ne vous fait l'injure de le croire. Ce que vous avez dit, vous l'avez pensé, et vous le pensez encore. Ce que vous avez prêché, vous le prêcherez. Si, après cela, vous croyez encore que la religion que vous enseignez peut être alliée à l'état, que l'état, en l'adoptant, la prendra dans ie sens où vous la prenez; qu'il la traitera non en concubine, mais en épouse, qu'il aidera franchement l'église à agir et à se développer dans le sens de ce christianisme excentrique et en quelque sorte surhumain, que du moins il la verra sans peine abonder dans cet esprit, que tout au moins ii la laissera faire, nous nous tairons forcément, car vous nous avez réduit au silence. Quelque gage vous a été donné, quelque miracle vous a été promis, dont nous n'avons pas le secret

Faut-il donc retirer à l'état le principe même de sa vie? Qu'est-ce que l'état moderne sans le christianisme? El qu'est-ce que le christianisme sans le ministère et l'église? Ici, M. Vinet examine, en quelques pages d'un grand sens et d'une grande beauté, la question de l'influence que l'église séparée de l'état peut exercer sur l'état, et il combat à cette occasion, avec la supériorité qu'on lui connaît, l'erreur théocratique qui a dominé le moyen âge, et dont le propre était de préférer l'autorité à l'influence.

...La religion chrétienne a répudié l'élément théocratique; mais, en le répudiant, elle n'a pas renoncé à l'empire du monde; elle se l'est bien plutôt assuré ; car quiconque a l'influence tient nécessairement le gouvernail du navire. Cette influence, d'ailleurs, s'exerce à des degrés différents sur les différents individus; elle atteint le dernier fond de l'âme de plusieurs et en fait des chrétiens; elle touche le reste des hommes et les élève jusqu'à la civilisation chrétienne; elle inspire les mœurs, les mœurs dictent les lois; et dès lors les lois sont chrétiennes, sans qu'on le croie, sans qu'on le sache. Qu'importe? le but est atteint; un certain nombre d'individus sont chrétiens comme il faut l'être, et la société tout entière est chrétienne comme elle peut l'être 2.

1 Considérations, etc., deuxième édition, pag. 21, 22. * Ibid., etc., pag. 25, 26.

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