CHAPITRE IL
le regard sur le moment actuel, sur les conjonctures présentes, que faire? dira-t-on. Que faire, et qu'espérer?
Que faire ? Jour après jour, tout ce que Dieu permet, ni moins, ni plus. Accomplir un mandat qui n'est pas périmé; nourrir de la parole de vie le troupeau qu'on aura; le créer, si on ne l'a pas; mais se souvenir que toutes les grandes choses ont eu de petits commencements, et que beaucoup de petites en ont eu de grands ; ne tenir obstinément ni à la forme, ni au nombre, mais, dans tous les sens, à la vérité; se redire tous les jours que Jésus est au milieu de deux ou trois, comme de cent, comme de mille; former de tous les troupeaux, quand il y en aura, un seul troupeau; mais n'organiser qu'à mesure; faire moins de bruit que de bien; suivre, sans la pousser, la divine Providence, mais la suivre pas à pas, la comprendre et lui obéir. Du reste, vivre paisiblement, étant soumis à tout ordre humain à cause du Seigneur (1 Pier. II, 13); voir dans le refus d'obéir non la règle mais l'exception; se tenir à l'écart de toute politique, et, en véritables hommes de l'éternité, faire du sanctuaire un asile de recueillement et de paix*.
C'est ainsi que Vinet cherchait à dégager de l'acte de la démission les principes qui lui paraissaient y être renfermés; il s'efforçait de donner aux démissionnaires la conscience des vérités qu'ils représentaient sans bien le savoir, et lacon fiance dans la situation qu'ils avaient acceptée malgré eux.
La brochure de M. Vinet indiquait aux démissionnaires dans quel sens et vers quel but ils auraient désormais à diriger leurs efforts. Un mois après la démission, la situation avait notablement changé. Il ne pouvait plus être question de reconstituer l'église nationale : cette utopie devait être abandonnée. Aussi, à partir du 12 décembre, commence ce que nous pouvons en visager comme la seconde phase du mouvement qui s'accompli dans le sens d'une église nouvelle. Et dans cette seconde phase
1 Considérations, etc., pag. 45.
MOUVEM. RELIG. VI. 18
nous signalons deux courants d'idées, non pas contraires, mais dont l'un cherche simplement à gagner l'autre de vitesse. D'un côté, nous voyons les impatients, c'est-à-dire les pasteurs qui insistent pour que les petits groupes qu'ils ont réunis autour d'eux, et qu'on envisage comme des paroisses, se forment en confédération indépendante de l'état. D'un autre côté, sont les utopistes quand même, c'est-à-dire les hommes qui conservent le chimérique espoir de voir Yétal accorder à l'église les garanties demandées.
La commission générale ne partage plus cette seconde manière de voir. Elle ne veut pas non plus pousser brusquement les troupeaux en formation dans une voie indépendante ; mais elle acceptera la position nouvelle, et, s'il le faut, tout à fait indépendante, que les circonstances forceront d'accepter. Elle constate qu'il y a encore à cet égard de très grandes divergences de vues entre les pasteurs. Les esprits, dit-elle, sont trop mal préparés dans les campagnes pour que nous puissions jeter actuellement avec hardiesse au milieu de notre peuple Vaveu de l'existence d'une église libre, constituée et prèle à marcher. On y viendra, mais il faut de la prudence. En attendant, que les démissionnaires se prêtent à tout ce qui est compatible avec leur ministère, mais qu'ils fassent comprendre à leurs paroissiens qu'ils ne veulent, sous aucun prétexte, avoir affaire avec Vèglise d'état telle qu'elle est constituée *.
Malgré tout, un grand pas, un pas sérieux s'est accompli. Le gouvernement a ôté moralement aux démissionnaires toute possibilité de retour en masse dans l'établissement officiel aux besoins duquel il pourvoit de la manière que nous avons vue. De leur côté, les démissionnaires vont s'appliquer, avec plus d'ardeur que jamais, à présider des réunions d'édification et à cultiver les germes de troupeaux indépendants. Sans doute, beaucoup d'entre eux ne trouveront pas d'abord, dans cette activité
1 Cinquième circulaire de la Commission, 12 décembre.