CHAPITRE II
arriva après coup; il empêcha toutefois des désordres ultérieurs1.
Veut-on maintenant savoir comment l'organe du parti gouvernemental raconta, deux jours après, ces faits honteux? « Dimanche, 18 courant, a eu lieu dans la localité de Montreux une scène singulière. Vers les neuf heures du matin, on aspergeait d'eau plusieurs personnes. Le feu avait-il pris à leurs personnes? Non. Qu'était-ce donc? Quatre ou cinq individus essayaient la pompe à feu; malheureusement des gens se rendant à une assemblée religieuse vinrent à passer, et le pompier tenant le jet le dirigea contre elles. Voilà un fait déplorable, mais dont on ne peut, sans démence, rendre responsables les habitants de la localité, qui le blâment hautement. C'est tout au plus l'œuvre de quelques extravagants \ »
Nous laissons à nos lecteurs le soin de faire justice d'une telle interprétation de faits patents et que n'osèrent pas approuver ceux-là mêmes qui avaient provoqué le désordre. En attendant, le but cherché ne pouvait manquer d'être atteint. En premier lieu, on tenait à frapper M. Monnard, qui, mieux qu'un autre, avait pénétré la politique du système à l'endroit de l'église, et qui était hautement accusé d'avoir exercé une influence particulière sur la démission des pasteurs. En second lieu, on avait résolu d'empêcher à Montreux la formation d'un troupeau indépendant, d'une future église libre. Quelque trouble s'étant produit à l'occasion d'une réunion religieuse, on avait un excellent prétexte d'étendre à cette localité l'interdiction renfermée dans l'art. 3 de l'arrêté du 2 décembre. Ainsi fut fait. Le 24 janvier, le conseil d'état, « considérant que, si des réunions religieuses en dehors de l'église nationale et non autorisées par la loi devaient continuer à Montreux, Tordre public serait gravement compromis, » interdisait les dites réunions, dès ce jour
1 Conf. V Indépendant, 1846, N° 38, 24 janvier. — Courrier suisse, N° 6, 20 janvier. ■ Nouvelliste vaudois, 1846, N° 6, 20 janvier.
et jusqu'à nouvel ordre1. Et c'est ainsi que les intérêts bien entendus de la liberté religieuse étaient sauvegardés.
A Lausanne, ce même dimanche, et toujours dans le même but, sans doute, la police avait dispersé le matin quelques réunions religieuses. A leur sortie, les fidèles avaient été hués par des individus qui tenaient à prouver ainsi que la liberté religieuse était entière dans le canton de Vaud et que le président du grand conseil de Zurich avait grossièrement calomnié notre pays, lorsque, dans son discours d'ouverture, il avait dit : « C'est au moyen d'attroupements de la populace et de gendarmes que ceux qui partagent notre foi évangélique sont empêchés, même dans leurs propres maisons, de se livrer en commun à des exercices du culte divin2. »
Que n'aurait pas pu ajouter l'honorable M. Blunlschli, s'il avait prévu que le gouvernement vaudois interdirait les réunions religieuses non seulement là où elles avaient été le prétexte de troubles réels, mais encore là où, aucun trouble ne s'étant produit, quelques citoyens craindraient que l'ordre public ne fût un jour compromis? Il y a quelques mois, le conseil d'état se refusait à prendre des mesures préventives en faveur des réunions libres, maintenant, il en prend contre elles et en faveur des émeutiers. Cent vingt-quatre citoyens d'Orne ayant demandé à la municipalité de cette ville de faire cesser des réunions qui n'avaient jusqu'alors fourni prétexte à aucun désordre, le conseil d'état, « vu l'imminence du danger, » et « voulant prévenir des conflits entre les citoyens, » se hâta de procéder comme à Montreux (13 février 1846), et d'interdire toutes réunions religieuses en dehors de l'église nationale dans la paroisse d'Orbe 3.
1 L'arrêté d'interdiction a été inséré par M. Baup dans son Précis, pag. 219, 220.
* Ce discours du président Bluntschli causa une vive irritation dans le canton de Vaud. M. Drueyet ses partisans prirent feu. Le grand conseil réclama de Zurich des explications, voire même une réparation. Après beaucoup de bruit, l'affaire en resta là, le discours incriminé n'ayant aucun caractère officiel.
3 M. Baup a inséré l'arrêté du conseil d'état dans son Précis, pag. 220, 221.