CHAPITRE II
la voir, serait toujours Véglise nationale évangélique réformée, mais non salariée par l'état! » Nullement opposés en principe à l'union de l'église avec l'état, croyant même que celte union a des avantages, ils estiment cependant que, dans cette union, les droits de l'un et de l'autre doivent être reconnus et également respectés. En attendant, les pasteurs continueront à exercer leur ministère au milieu de leurs paroissiens. Ceux-ci, à la vérité, peuvent s'éloigner d'eux, « s'attacher aux débris d'une institution dénaturée, chancelante, d'où l'esprit du Seigneur ne tardera pas à se retirer complètement, puisque la liberté en est bannie, » mais ils ne peuvent empêcher leurs anciens pasteurs de les aimer et de se mettre à leur service1.
Cette adresse, bien que réclamée par plusieurs pasteurs, ne fut, paraît-il, pas approuvée de tous. Elle fut l'objet d'attaques assez vives, soit de la part d'un certain nombre de démissionnaires, soit de la part du conseil d'état qui qualifia û'odieux mensonges les thèses que nous avons transcrites plus haut, soit encore de la part de l'une des classes du canton, soit enfin de la partde journaux, du reste sympathiques aux démissionnaires.
Nous comprenons fort bien que la lettre des pasteurs à leurs anciens paroissiens ait soulevé plus d'une critique. Au fait, elle présentait, au milieu de sentiments fort généreux, les traces d'une grande confusion de principes. Les démissionnaires regrettaient trop ce qu'ils avaient quitté, tout en disant bien haut qu'ils n'agiraient pas autrement si c'était à refaire. Ce qu'ils disaient sur l'église à la formation de laquelle ils étaient poussés, était bien vague, bien peu propre à jeter de la clarté sur la question. En réalité, nous l'avons assez rappelé, l'église officielle était, après le 12 novembre, ce qu'elle était avant cette date. Gouvernementale elle avait été, gouvernementale elle était encore, et c'était une illusion du clergé de croire qu'il rétabli-
1 Voy. cette adresse complète dans le Précis de M. Baup, pag. 222-229.
rait un ordre de choses qui devait être forcément changé. Les hommes d'espérance appelaient depuis longtemps le renouvellement des relations du christianisme avec la société, précisément sur le pied dont les pasteurs vaudois avaient tant de peine à prendre leur parti *.
Le décret du 23 janvier, en vertu duquel le conseil d'état se préparait à combler les vides occasionnés dans les rangs du clergé national par la démission, ne laissait pas que d'inspirer quelque terreur aux ministres en fonctions dans l'église de l'état. Cette terreur ressort de plusieurs documents authentiques que nous avons entre les mains.
C'est d'abord la lettre adressée de Moudon, 26 janvier, au conseil d'état, par une dizaine de membres de la classe de Payerne. Les signataires font un tableau affligeant de la situation dans laquelle se trouve l'église nationale :
Serait-il nécessaire, messieurs, de nous étendre beaucoup sur le triste état où se trouve maintenant notre église nationale? Vous ne pouvez pas ignorer que la plupart de nos paroisses sont dans un état de désordre et de souffrance difficile à exprimer. Une prédication rare et irrégulière de la parole de Dieu dans les temples; une instruction catéchétique de la jeunesse tout à fait tronquée et insuffisante; les secours spirituels, si nécessaires aux malades et aux vieillards, impossibles à donner; les écoles peu ou point visitées, surtout sous le rapport de l'instruction publique des élèves; la correspondance pour pauvres et pour tant d'autres personnes devenue nulle ou extrêmement difficile; en un mot, la cure d'âmes, pour nous servir de l'expression consacrée, devenue impraticable faute de temps, ou tout à fait insuffisante dans la plupart des cas: voilà, messieurs, l'état, le déplorable état d'un très grand nombre de paroisses.
La suite de cette lettre n'est pas moins franche; elle renferme implicitement l'aveu de tout l'arbitraire qui a ravagé l'église, en même temps qu'elle justifie la démission. Les signataires
1 Conf. sur ce point le Semeur, 1846, N° 5, 4 février.
expriment la crainte que l'appel de pasteurs étrangers n'introduise dans le canton le rebut des autres églises, ou tout au moins des hommes qui ne connaîtraient ni les besoins, ni les mœurs, ni les usages, à peine la langue du pays. « Non, messieurs, ajoutent ils, il nous faut plus que jamais pour ministres des hommes d'une foi solide, des hommes d'étude, de science, d'expérience. Où les trouver? Monsieur le président et messieurs, ces hommes ne sont pas loin de nous. Vous l'avez déjà dit, messieurs, ce sont les pasteurs et les ministres vaudois démissionnaires ou destitués. » Et ici les signataires énumèrentles garanties qu'il faudrait accorder à ces derniers pour rendre leur retour possible, « pour prévenir la ruine totale dont l'église nationale est menacée. » Ces garanties seraient le rétablissement de la liberté religieuse, telle qu'elle a existé depuis Van 1834 jusqu'à l'an 1845; le maintien de la liberté du saint ministère, une meilleure organisation concernant l'action du synode et des classes; et, pour la chaire, l'entier affranchissement de toute publication politique.
Sur aucun de ces points le gouvernement ne consentit à faire droit à la pétition des pasteurs de Moudon, au nombre desquels se trouvaient les ecclésiastiques de la conférence du Jorat, signataires des lettres de Thierrens. La réponse du conseil d'état (10 février), bien que très développée, n'était au fond que la justification habituelle et stéréotypée de son point de vue et de ses théories sur la nature de l'union de l'église et de l'état. Toujours infaillible, l'autorité suprême n'entendait recevoir conseil de personne, et si elle écrivait de longues lettres, elle n'invoquait cependant aucun argument nouveau ou péremptoire. Nous ne pensons pas qu'il vaille la peine d'analyser ici cette fin de non-recevoir *.
1 Cette pièce a été imprimée à part : Adresse au conseil d'état du canton de Vaud présentée par quelques pasteurs et ministres de l'église nationale, et suivie de la Réponse du conseil d'état. Lausanne 1846, 14 pag. in-8.
Les nombreuses démissions de pasteurs et la consécration extraordinaire qui devait avoir lieu prochainement, par ordre du conseil d'état, nécessitaient la réunion des classes. Ensuite des propositions élaborées dans une réunion préparatoire de quelques pasteurs de chaque classe, il fut décidé : 1° d'adresser un appel à tous les démissionnaires pour les invitera rentrer dans l'église officielle et dans leurs postes ; 2° de demander au conseil d'état : a) de reconnaître le caractère sacré du ministère évangélique; b) de protéger la liberté religieuse; c) de permettre l'ouverture des oratoires, en les soumettant à un règlement de police que les classes devraient être appelées à préparer; d) de ne plus imposer aux pasteurs l'obligation de lire en chaire des proclamations politiques.
Dans la classe de Lausanne et Vevey, ce fut M. Ant. Curtat qui prit l'initiative de ces propositions. La classe de Morges et Nyon, et celle de Payerne et Moudon, exprimèrent en outre le vœu que les cures vacantes fussent desservies par des nationaux plutôt que par des étrangers. La dernière de ces classes témoigna en outre sa douleur de la destitution de MM. Monnerat, doyen à Payerne, et Leresche, pasteur à Dompierre. Trois des classes arrêtèrent, séance tenante, le texte des adresses fraternelles destinées à engager les démissionnaires à rentrer dans l'église nationale
Au moment où les classes allaient se livrer à la discussion des propositions qui leur étaient soumises, MM. les préfets demandèrent la parole et donnèrent lecture de la réponse du conseil d'état à la lettre des pasteurs de Moudon. Malgré la détermination bien arrêtée du conseil d'état de persister dans la
1 La lettre de la classe de Payerne et Moudon porte seule la date du 18 février.