CHAPITRE II
Les pasteurs qui avaient retiré leur démission ou qui ne l'avaient pas donnée n'attachaient pas aux garanties, qu'ils avaient cependant réclamées, toute l'importance qu'y attachaient les démissionnaires. Ces derniers les regardaient comme essentielles, et ils protestaient en particulier contre cette phrase de l'adresse de Payerne : « Vous avez fait un généreux effort pour conquérir à notre église les libertés dont vous désirez la voir nantie; voudrez-vous, après cela, lui enlever un avantage infiniment plus précieux, celui de votre saint ministère? » Mais ce ministère n'avait-il pas été étrangement dénaturé par les actes du pouvoir et par ses doctrines? Et l'église pouvait-elle subsister sans la liberté religieuse dans l'église nationale et hors de cette église, sans la liberté ou l'indépendance de l'église en matière spirituelle; sans l'inviolabilité du culte; sans un mode de consécration qui fît des ministres autre chose que des fonctionnaires de l'état? Voilà ce que plusieurs des rétractants avaient demandé le 12 novembre, et les démissionnaires pouvaient leur dire : « Nous ne comprenons pas que de vaines apparences de garanties, fondées sur quelques paroles d'un magistrat, démenties par des paroles plus claires et plus nombreuses de ce même magistrat, suffisent pour vous tranquilliser! » Non, il n'y avait pour les démissionnaires aucun motif valable pour renier leur conduite antérieure ; il y en avait beaucoup pour les engager à persévérer dans la voie dans laquelle ils étaient entrés. C'est le cœur déchiré, mais avec la conviction de remplir un devoir et de servir la cause de l'Evangile, qu'ils étaient sortis de l'église officielle, résolus à n'y rentrer que par une porte honorable, et seulement lorsque cette église serait constituée de manière à ce que l'autorité de son divin Chef fût désormais à l'abri des empiétements du pouvoir civil. En cédant aux pressantes invitations des classes, ils auraient sacrifié, peut-être à l'intérêt temporaire de quelques paroisses, les intérêts généraux de l'église, et des principes qu'ils devaient
sauver à tout prix! En réalité, la rentrée des démissionnaires n'aurait été qu'un grand scandale, tandis que leur fidélité à des convictions profondes devait, dans leur pensée, créer une église qui eût « conscience d'elle-même, qui ne fût, ni dans le clergé, ni dans l'état, mais dans les fidèles; où l'ordre se conciliât avec la liberté, et où le ministre de l'Evangile, soumis sous tout autre rapport au pouvoir temporel, n'eût à répondre de ses doctrines et de son ministère que devant l'église même1. »
Ainsi se termina cette correspondance entre les classes et les non-rétractants; correspondance qui ne pouvait aboutir, du moment que, des deux côtés, la conscience était en jeu, et que des principes contradictoires en matière d'église tendaient à se faire jour et à s'accentuer. Après tout, les lettres des classes n'étaient que des lettres de convenance, des adieux avant le jour, qu'on pouvait redouter, où la séparation étant définitive, on aurait à se défendre, les uns et les autres, contre une irritation et une hostilité trop naturelles pour être absolument inévitables.
Quant à la réponse faite aux classes par le conseil d'état, en date du 30 avril, elle était, comme on pouvait s'y attendre, de tout point négative. Le conseil d'état n'avait, disait-il, aucune démarche à faire auprès des démissionnaires pour les engager à rentrer; il avait épuisé les moyens de conciliation. Et quant aux garanties demandées par les classes, elles existaient déjà toutes. Pour le prouver, le conseil d'état s'en référait à la loi de 1839, à ses propres circulaires et proclamations, aux lettres qu'il avait adressées aux pasteurs réunis ù Thierrens et à Moudon. Le conseil d'état n'avait donc plus rien à faire. Sa conduite avait été et continuait à être parfaitement correcte".
1 Les adresses des classes, ainsi que les réponses qui leur furent faites, ont été d'abord imprimées à part, puis réunies dans le Précis de M. Baup, pag. 237-272. 3 La Réponse aux classes fut imprimée. S pag. petit in-4, grandes lignes.