CHAPITRE IL
était celui-ci : « Il est triste de voir tant d'orgueil, d'acharnement, tant de persistance à irriter, à railler, à dédaigner toute une population, chez des personnes qui, faisant de l'Evangile leur habituelle pratique, ne devraient respirer que charité, qu'humilité, que renoncement à soi-même et au monde1. » Ce qui signifiait que les gens d'Aran n'avaient que ce qu'ils méritaient, puisqu'ils s'avisaient de prier contre la volonté de quelques mauvais drôles. Et, plus tard, le Nouvelliste disait encore : <i On ne veut tenir compte de rien; on voudrait que la minorité dictât les lois à la majorité. On ne recule devant aucune occasion de narguer les populations. » Mais au moins, penserat-on, le gouvernement prit quelques mesures pour échapper à l'accusation d'intolérance; il ordonna, par exemple, une enquête? Le gouvernement prit en effet des mesures. A la date du 6 mars, il porta l'arrêté suivant : « Toutes réunions religieuses en dehors de l'église nationale sont, dès et y compris aujourd'hui et jusqu'à nouvel ordre, interdites dans les cercles de Cully et de Saint-Saphorin. »
Ce même dimanche, des scènes d'intolérance eurent lieu à la Rochette, près de Chexbres, à Cully même, où la pompe à feu fut mise en jeu contre un ministre démissionnaire, et à Bretonnières, dans le district d'Orbe. Aucune enquête ne fut ordonnée, aucun des agresseurs ne fut puni.
Les deux pasteurs de Château- d'Œx, MM. Ch. Morel et L. Leresche, avaient donné leur démission, mais ils avaient continué à exercer leur ministère de paix auprès de leurs anciens paroissiens désireux d'être nourris de la Parole de vie. Des réu-
1 Nouvelliste vaudois, 1846, N° 18, 3 mars.
nions nombreuses, paisibles, attestaient le bon esprit des habitants de ces hautes vallées. C'est à peine si, dans le lointain, de rares coups de sifflet se faisaient entendre. Mais cet état de choses ne pouvait échapper à l'intolérance d'hommes qui semblaient avoir pris à lâche d'effacer de notre écusson le beau mot de liberté. Le conseil d'état, oubliant qu'en 1845, 212 citoyens avaient pétitionné en faveur de la liberté religieuse, et que la paroisse comptait 500 électeurs, le conseil d'état, disonsnous, prenant pour prétexte une pétition couverte de 136 signatures seulement, et s'appuyant sur un rapport du préfet, déclara que, vu l'imminence du danger et voulant prévenir les conflits entre les citoyens, ainsi que les malheurs qui en seraient la suite inévitable, il interdisait les réunions libres dans la paroisse de Châleau-d'Œx. (26 mars.) A ses yeux, « il était impossible de prévenir une explosion qui compromettrait gravement l'ordre public. » Cependant l'arrêté du conseil d'état ne pouvait alléguer en sa faveur ni des désordres commis, ni le vœu de la majorité des habitants. « Mais, disait à ce propos un journal du pays, on sait que partout où il y a des réunions nombreuses en dehors de l'église du conseil d'état, elles sont interdites. Il est vrai que, faisant usage de ses pleins pouvoirs, le conseil d'état les tolère... là où il n'y en a point. C'est ce qu'on appelle agir dans r intérêt bien entendu de la liberté religieuse*. »
Lorsque l'arrêté du conseil d'état parvint à Château-d'Œx, il provoqua, de la part des membres des assemblées libres et des deux pasteurs que nous avons nommés, une protestation digne et ferme, mais qui, on le pense bien, ne fut prise en aucune considération par l'autorité chargée de « protéger tous les citoyens, de garantir à tous l'exercice de la liberté, de maintenir entre tous l'égalité démocratique2. »
1 L'Indépendant, 1846, supplément au N° 43, 4 avril.
2 La lettre de MM. Morel et Leresche se trouve dans l'Avenir, 1846, N° 9, 20 mai.