CHAPITRE II. 3'l
porte à croire que l'ordre sera maintenu, mais on s'attend aussi à voir interdire des assemblées qui sont une cause de désordres et de troubles partout où elles ont eu lieu1. » C'était la préface obligée des décisions de l'autorité supérieure. Le 23 avril, le conseil d'état rendit un arrêté interdisant toutes les réunions religieuses dans le district d'Echallens. Peu de jours auparavant, il en avait été de même pour la paroisse de Vallorbes et pour celle de Romainmotier, dont les municipalités, appuyées par le préfet d'Orbe, avaient sollicité elles-mêmes ces mesures restrictives de la liberté.
Vers la fin du mois d'avril, on avait vu arriver à Lausanne une famille de quakers américains. Elle traversait le canton pour se rendre dans d'autres contrées de l'Europe qu'elle parcourait dans un intérêt religieux. Le 3 mai, une très nombreuse réunion eut lieu, sans être inquiétée, à l'hôtel Gibbon, sous la pré sidence de M. Lindley Murray Hœg qui développa avec une grande lucidité et appliqua avec beaucoup de vie à ses auditeurs cette parole du Sauveur : « Que votre cœur ne se trouble point ; vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi! » Comme on désirait encore entendre M. Hœg dans un local plus vaste, on lui suggéra l'idée que peut-être les autorités ne s'opposeraient pas à ce qu'il tînt une assemblée dans un des temples de la ville. M. Hœg s'adressa dans ce but à M. le doyen Dufournet, puis à M. Druey, président du conseil d'état. L'un et l'autre lui déclarèrent qu'ils n'avaient pas le pouvoir de disposer des temples pour de telles réunions.
Le lendemain, les quakers se rendirent à Vevey où ils eurent une assemblée nombreuse; puis, le 5, étant à Aigle, ils convo-
1 Nouvelliste vaudois, 1846, N° 32, 21 avril.
quèrent, dans leur hôtel de la Croix blanche, toutes les personnes désireuses d'entendre des paroles de paix. Vers le milieu de la réunion, les perturbateurs ordinaires et incorrigibles s'ameutèrent, prirent les pompes à feu et se jetèrent comme de vrais sauvages sur les gens de l'assemblée. Non contents d'asperger les personnes qui sortaient, ils pénétrèrent dans la salle, forcèrent les assistants à s'en éloigner, les tinrent exposés au jet le plus violent de la pompe, qui était particulièrement dirigé contre la figure. Ce supplice dura deux heures et il fallut toute l'énergie de quelques citoyens pour préserver les pieux étrangers des coups des assaillants1.
Avons-nous besoin de dire que l'arrêté interdisant toute réunion religieuse en dehors de l'église nationale fut aussitôt appliqué au district d'Aigle (9 mai)? Bien plus, le ministère public ayant voulu faire une enquête sur les violences commises à Echallens, le conseil d'état le lui défendit, en étendant d'avance celle interdiction aux affaires d'Aigle. Le conseil d'état envisageait le cas comme rentrant dans l'exercice des pleins pouvoirs. Là-dessus, le procureur général, M. F. Guisan, envoya au conseil d'état sa démission du poste important qu'il occupait-.
Mentionnons encore, pour en finir avec ce triste sujet, les désordres partiels survenus, un peu auparavant, à Villarzel, près de Payerne, et un peu plus tard à Chavannes-le-Chêne , district d'Yverdon, où les pompes à incendie jouèrent le même rôle qu'à Aigle et à Montreux. A Or on-le- Château, les ennemis de la liberté religieuse se bornèrent à enfermer, au moyen de barricades extérieures, dans le lieu où elle se trouvait, c'està-dire dans le château même, la réunion présidée par M. le pasteur Dumont. Ce ne fut pas sans peine que les assistants parvinrent, fort avant dans la nuit, à se dégager de leur prison3.
1 L'Avenir, 1846, N° 9, 20 mai. — Courrier suisse, N° 37, 8 mai. » Courrier suisse, 1846, N° 38, 12 mai. 3 Ibid. N° 35, 1" mai.