‹ Histoire du movement religieux et ecclésiastique dans le canton de Vaud (volume 4)Chapitre 171 sur 269 · CHAPITRE ir · texte numérisé non relu

CHAPITRE ir

ne voudra jamais accorder la protection de la loi à une assemblée politique parce qu'elle s'intitule religieuse.... Il ne faut pas croire que la nation consente à la liberté des cultes. Tout gouvernement qui la prononcerait signerait son arrêt de mort! »

Comme de juste, M. Druey vint, à son heure, frapper le dernier coup. Comme toujours également, son discours présenta le plus incroyable mélange de vérités et d'erreurs, d'idées justes et de sophismes, de pensées sérieuses et de mauvaises plaisanteries. M. Druey, habitué à mener à son gré un grand conseil qui l'écoutait comme un oracle, prenait avec lui toutes les libertés comme tous les tons. Tour à tour, il savait être noble ou vulgaire, poli ou grossier, aimable ou dédaigneux, calme ou violent. Mais, toujours, et quoi qu'il dît, il était sûr de sa majorité.

M. Druey avait des théories de rechange, et quand l'une n'allait pas, il prenait l'autre. Impossible ainsi de le mettre en contradiction avec lui-même. S'il avait soutenu chaudement la liberté religieuse à une certaine époque, s'il ne la soutenait plus actuellement, il n'avait pas pour elle un moins grand amour, mais il prenait conseil des circonstances du moment; quand il avait constaté d'où soufflait le vent, il faisait comme le meunier de la fable :

Il y tournait son aile et s'endormait content !

Dans la discussion du 49 mai, M. Druey se montra l'habile homme de la veille, comme il le serait encore le lendemain. Il exploita l'histoire pour démontrer que « la liberté religieuse n'avait point existé, pas plus sous l'ancien gouvernement que sous les autres'. » Qui s'en serait douté? Toute sa politique se réduisait pour le moment à « aller un peu suivant les faits, suivant les événements, à tâcher d'engager les citoyens à se tenir tranquilles. » Mais si cela ne réussit pas? Alors « il faut interdire les réunions. » Mais c'est une manière de provoquer les citoyens à troubler les assemblées! « Je conviens, avoue M. Druey avec une candeur inimitable, que c'est le côté faible de la chose!»

Du reste, qu'on se garde d'un appel au peuple : n Dans l'intérêt de la liberté religieuse, je conseille qu'on n'en vienne pas là, qu'on ne porte pas cette question au pied du trône vaudois! » Après cela, qu'y avait-il à faire? Le grand conseil refusa, par soixante-deux voix contre trente-quatre, de prendre en considération la motion de M. Frossard.

Le 26 mai, M. Jean Muret présenta le rapport de la commission sur l'usage que le conseil d'état avait fait des pleins pouvoirs conférés le 19 novembre 1845, et sur la prolongation de ces pouvoirs jusqu'au 31 décembre 1846.

La commission s'était appliquée à rechercher « si le système suivi répondait bien à l'esprit dans lequel le décret avait été voté? » Quant aux affaires ecclésiastiques, elle reconnaissait que la tâche était fort difficile, mais elle estimait que « le conseil d'état l'avait remplie avec une grande activité, avec énergie et sagesse ; qu'il ne s'était écarté des lois que dans les cas d'absolue nécessité; qu'il était toujours resté dans les limites des pouvoirs qui lui avaient été accordés, et qu'il avait constamment agi dans l'esprit du décret. » Sur ce point la commission était unanime pour proposer au grand conseil d'accorder au conseil d'état une entière approbation.

Quant aux assemblées religieuses en dehors de V église nationale, la commission s'était divisée en trois minorités. La première, d'un seul membre, proposait une approbation absolue de la conduite du conseil d'état. La seconde, de deux membres, estimait que le conseil d'état aurait dû adopter un ensemble de mesures plus efficaces pour prévenir les désordres et pour protéger la personne des citoyens, leurs propriétés et leurs droits. Enfin, la troisième minorité, également de deux membres, tout en faisant part au conseil d'état de ses regrets que des mesures

plus efficaces et plus générales n'eussent pas été prises dans le but de maintenir plus complètement l'ordre, ne lui adressait cependant aucune observation, vu les circonstances difficiles où il s'était trouvé. La commission unanime reconnaissait que les pleins pouvoirs étaient encore nécessaires pour les affaires ecclésiastiques; trois membres en votaient le renouvellement pour les assemblées religieuses, tandis que deux membres les repoussaient comme équivalant à la suspension de toute la législation et même de la constitution.

Nous ne saurions entrer dans les détails de la discussion qui suivit la lecture du rapport de M. Muret. Cette discussion n'eut, il faut en convenir, aucun caractère de contrainte ni de précipitation; la parole fut libre pour les orateurs de l'opposition qui déployèrent un courage, une habileté et un patriotisme dignes d'être mieux récompensés. La discussion dura dix-huit heures et remplit les deux séances du 26 et du 27. Dix-neuf orateurs firent entendre leur voix, et quelques-uns d'entre eux plusieurs fois. En général, les discours furent longs, abondants en détails, en considérations et en arguments, de valeur, il est vrai, fort diverse. Huit orateurs se prononcèrent contre le renouvellement des pleins pouvoirs. A leur tête vint se placer M. Pidou. Sans se départir jamais des formes parlementaires les plus strictes, le fils de l'ancien landamman se livra à une amère critique de la marche suivie par le conseil d'état depuis le 42 novembre 1845. Rien de plus fort ne pouvait être dit. Sur le second point, en particulier, la liberté religieuse en dehors des temples, les reproches de M. Pidou furent d'une extrême vivacité. La salle du grand conseil entendit rarement, sur ces matières, d'aussi beaux, d'aussi éloquents discours. « Le mal qui nous travaille est grave, dit en terminant M. Pidou; il ne se guérira pas de lui-même, et, si nous ne faisons rien pour le guérir, je crains fort que, de l'étal aigu, il ne passe bientôt à l'état chronique. Quels remèdes convient-il d'employer? Je

suis assez porté à croire qu'il en faudra d'héroïques : peut-être la séparation constitutionnelle de l'état et de l'église ; peut-être une reconstitution de l'église sur d'autres bases. Peut-être aussi suffirait-il d'une révision de la loi ecclésiastique, de quelques concessions au clergé, d'une loi un peu libérale sur les cultes dissidents. »

A M. Pidou succéda M. J. Correvon. Son discours en faveur de la liberté religieuse fut savant, bien déduit, clair, logique. L'orateur insista sur un fait capital : « Les croyants, dit-il, qui luttent pour la liberté religieuse, ne la veulent pas seulement négative, il ne leur suffit pas de n'être pas tenus à rester dans l'église ; il leur faut encore la liberté du culte et de la croyance. Ce n'est pas uniquement le besoin du libre examen qui doit être satisfait, mais encore celui du sentiment religieux. » M. Correvon se plaignit de ce que les partisans de la révolution avaient exploité, contre la liberté religieuse, une mine féconde, la répugnance du peuple pour le méthodisme et les assemblées religieuses. Et le conseil d'état s'était toujours appliqué à inculquer cet esprit au peuple. Sans crainte des conséquences, M. Correvon accusa formellement le conseil d'état d'avoir « violé la constitution et les lois de la manière la plus éclatante. » Mais, comme s'ils avaient eu le pressentiment des sanglantes vérités que M. Correvon leur présenterait, un grand nombre de députés, — c'est le bulletin officiel qui le déclare, — étaient sortis de la salle au moment où leur collègue se levait; ils n'y rentrèrent que lorsqu'il fut constaté qu'il ne parlait plus.

Comme toujours, M. G. Jaccard fut incisif, direct, habile à. manier l'argument ad hominem. Il mil M. Druey sur la sellette, lui relut, à la face du grand conseil, ses beaux discours de 1829, de 4831, de 1834 en faveur de la liberté religieuse que M. Druey revendiquait alors absolument et sans considérations opportunistes. En terminant, M. Jaccard protesta « contre la monstrueuse interprétation qui avait été faite des pleins pouvoirs! »

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