CHAPITRE II
Le lendemain, M. Frossard donna un nouvel exemple de cette dialectique vive et pressante qui caractérisait tous ses discours. « Hier, dit-il, il m'a semblé que les arguments des partisans des pleins pouvoirs se résumaient à ceux-ci : « Il y a dans le » canton une secte de méthodistes envahissants ; les méthodistes j> protestants sont la même chose que les jésuites. Vous avez » volé l'expulsion des jésuites de la Suisse; pour être consé- » quenls, vous devez donner au conseil d'état les pouvoirs » nécessaires pour annihiler les méthodistes. » M. Muret-Tallichct estimait que les mesures prises « tendaient à donner de fausses notions de l'ordre public. » M. Pellis, dans un grand discours, essentiellement historique, réduisit à leur juste valeur cet amas d'accusations parties du grand conseil même, ou du peuple, contre les ministres démissionnaires. « En vérité, au milieu de toutes ces exagérations, le méthodisme commence à ressembler à la bête du Gévaudan, qui a tant mangé de gens et personne ne l'a vue. »
Dans un langage noble, élevé, toujours modéré, M. Racket, ancien conseiller d'état, reprocha, entre autres choses, au conseil d'état, d'avoir « étendu ses pleins pouvoirs jusque dans l'ordre judiciaire; d'avoir empiété sur cet ordre, en arrêtant les poursuites et les enquêtes que le ministère public voulait commencer. » L'orateur demandait donc une loi « qui tracerait au moins une marche et des linéaments en dedans desquels la liberté pourrait se mouvoir. » Enfin, M. De la Harpe, en quelques mots pleins de calme, se joignit aux députés qui refusaient les pleins pouvoirs.
Aux huit adversaires des pleins pouvoirs répondirent onze orateurs. Le premier fut M. Eytel, dont les discours se distinguèrent surtout par une absence complète de dignité parlemen-
o.j2 LIVRE XIV.
taire. Dans ces réquisitoires, où l'ironie et le persiflage se mêlaient à la violence et aux insinuations perfides, il n'y avait au fond qu'une idée : le méthodisme! le méthodisme! C'est lui qui a fait tout le mal ! « Mais, s'écria joyeusement l'orateur, j'ai l'espérance que le moment ne tardera pas à arriver où nous pourrons voir l'église indépendante mourir de sa belle mort ! » La mort, que M. Eytel appelait ainsi de tous ses vœux, est venue, en effet, mais pour l'orateur lui-même, qui a pu, avant de mourir, voir l'église indépendante vivre et prospérer.
Parmi les partisans des pleins pouvoirs se trouvait un pasteur, M. Cornai. Pour lui, en effet, la démission était une démarche « essentiellement politique; » la conduite du clergé démissionnaire était « injustifiable, » et il la comparait élégamment à celle d'un mari qui bat sa femme, parce qu'il a à se plaindre de son beau-père. Evidemment les notions du pasteur de Baulmes sur les rapports naturels de l'église avec l'état étaient encore bien rudimenlaires.
Les arguments directs de M. G. Jaccard avaient eu le tort d'échauffer la bile du président du conseil d'état. M. Druey se fâcha : « Nous ne supporterons pas qu'on vienne nous mettre pour ainsi dire au nez des discours dont on a dénaturé le sens et qu'on n'ose pas rattacher à ce qui s'y rapporte. » En y regardant de près, on est amené à penser que les changements d'opinion de M. Druey, que ses volte-faces surprenantes, que ses contradictions manifestes, avaient une cause secrète, profonde, intime; quelque chose comme l'amour-propre blessé, une jalousie qu'une habileté consommée ne parvenait pas toujours à voiler suffisamment. En présence des émeutes, des désordres, des coups de bâton, que dit M. Druey ? « Les manifestations ont éclaté afin de se débarrasser de celle aristocratie religieuse! » Ce sont là des mots qui restent, qui disent beaucoup, parce qu'ils caractérisent toute une situation intérieure.
M. Schopfer, vice-président du grand conseil, se montra d'une