CHAPITRE II
violence extrême dans ses récriminations haineuses contre les démissionnaires et leurs avocats. A l'appui de ses accusations, il se livra à de pitoyables commérages locaux. Rarement la salle du grand conseil avait entendu les accents d'un discours aussi furibond. Et cependant M. Schopfer n'était point un méchant homme; il cultivait seulement trop la rhétorique du genre dont il avait donné un échantillon, le 2 février 4845, à l'assemblée populaire de Villeneuve. M. Fomerod, quoique chancelier, eut assez de liberté pour prononcer, en faveur des pleins pouvoirs, un long discours, plein d'insinuations perfides et irritantes. M. Chauvet, qui avait fait une découverte précieuse, vint en hâte la communiquer au grand conseil : « Nous sommes sur les traces de la vérité; nous avons des raisons de croire que les quakers qui sont venus chez nous n'étaient que des jésuites. Voilà comment la liberté des cultes nous amènerait les jésuites 1!! » Si le plafond de la salle du grand conseil ne s'est pas écroulé, à ce moment-là, sur la représentation nationale, ce n'est assurément pas la faute du député de Colombier. Il est vrai que le grand conseil était disposé à prendre au grand sérieux des inepties de cette force. Mais c'est sans doute pour se dédommager de la contrainte qu'il avait dû s'imposer, qu'il accueillit avec des rires approbateurs cette parole du préfet Mercier : « Les démissionnaires voudraient être martyrs; n'est pas martyr qui veutl »
Le discours de M. Delarageaz, conseiller d'état, fut long, embrouillé, diffus, plein de distinctions subtiles entre la liberté religieuse et la liberté des cultes; plein surtout des tirades de rigueur contre le méthodisme « qui arrête l'humanité; » arguments sans valeur, raisonnements fondés sur des sophismes. De son côté, le préfet de Vevey, M. Bachelard, crut devoir se laver de tout reproche à l'occasion des scènes hideuses dont Montreux avait été le théâtre au mois de janvier précédent.
Le résultat de la votation ne pouvait être douteux. Vingt
MOUVEM. RELIG. VI. 23
membres seulement se levèrent pour protester contre la conduite du conseil d'état à l'égard des assemblées religieuses indépendantes, et pour rejeter le renouvellement des pleins pouvoirs. Ainsi se terminèrent ces deux longues journées! Pour le pays, une phase nouvelle de son existence allait commencer. Quelle serait-elle? On pouvait se le demander avec inquiétude, car, si presque tous les partisans des pleins pouvoirs s'étaient déclarés amis de la liberté religieuse, n'avaient-ils pas eu soin d'ajouter qu'ils ne la voulaient pas, parce qu'elle déplaisait au peuple! C'était gros de menaces! Qu'il y avait loin de ce système démoralisateur à ce « vigoureux élan de génie administratif )) par lequel M. Pidou aurait désiré remplacer la dictature si commode dont le conseil d'état voulait goûter encore toute la douceur! Cette dictature ne finirait-elle pas par passer dans les mœurs?
En attendant, le renouvellement des pleins pouvoirs ne promettait rien de bon à la cause des démissionnaires. Persisteraient-ils à se faire illusion? Se nourriraient-ils encore de chimères? Non! ils avaient progressé dans la saine intelligence de la situation qui leur était faite; bien des illusions étaient tombées; le chemin s'ouvrait plus lumineux devant leurs pas; la liberté les sollicitait vivement, et cette voix de la liberté était aussi celle de la justice et du bien. Pour l'église en formation s'ouvre aussi une ère nouvelle; ce sera l'ère de l'affranchissement complet.