‹ Histoire du movement religieux et ecclésiastique dans le canton de Vaud (volume 4)Chapitre 174 sur 269 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Fondation de l'église évangélique libre du canton de Vaud.

Le chemin parcouru depuis la démission. — Etendue de la disruption. — Le provisoire se transformant en définitif. — Nouvelle Commission centrale. — M. S. Chappuis, président. — Paroisses libres déjà organisées. — Commission pour la révision du projet d'organisation ecclésiastique. — Origine des cours libres de théologie.

— Organisation provisoire et établissement définitif de la faculté libre de théologie. — Première consécration au saint ministère dans l'église libre. — Le manifeste des églises de Sainte-Croix, Morges et l'Oratoire d'Yverdon. — Appréhensions de quelques paroisses libres. — Besoins toujours plus vifs d'une organisation ecclésiastique commune. — Réponses des trois églises. — Malentendus dissipés. — L'église officielle et les ministres étrangers. — M. G. Monod. — Les nouveaux pasteurs de Lausanne et le préfet Meystre. — Un synode national. — Le mandement de jeûne. — Le jeûne dans l'église libre. — Préliminaires du synode constituant.

— Ouverture du synode. — Commission d'examen du projet de constitution. — Etat général du pays. — Désordres à Orbe, à Sainte-Croix. — Instituteurs et institutrices révoqués pour cause d'adhésion à l'église libre. — M. Colomb, à Vevey.

— La nouvelle loi sur l'instruction publique. — L'académie de Lausanne et l'article 256 de la loi. — Les professeurs destitués. — Adresse des étudiants. — Le repas d'adieu à l'Abbaye de TArc. — Ce qu'a été l'année 1846.

Lorsque, parvenus vers le milieu de l'année 184-6, nous essayons de nous rendre compte du chemin parcouru depuis huit mois, nous pouvons constater que les illusions des premiers jours ont presque entièrement disparu. Graduellement, les réalités remplacent les utopies et les chimères, les situations acquièrent plus de netteté. Sans doute, on n'est pas arrivé encore à la pleine lumière; les éléments indispensables à une organisation régulière sont encore trop épars, — disjecta membra, — ils ont encore trop peu de cohésion; pendant des mois pour beaucoup, des années pour plusieurs, certaines notions auront encore quelque chose de trop flottant. Cependant, voici ce qu'on peut envisager comme acquis :

La disrnption dans le sein du clergé est un fait sur lequel il n'y aura plus à revenir. Désormais, dans le canton de Yaud, et abstraction faite des églises dissidentes de différents types, il y aura deux corps de pasteurs rattachés à deux organismes ecclésiastiques très distincts. Le passage de l'un de ces corps dans l'autre sera un fait rare, et ne se présentera plus que sous la forme de cas isolés, sans aucune influence sur l'ensemble de la situation.

Les rapports entre le clergé démissionnaire et le gouvernement ont promptemenl et entièrement cessé. Le second ne fera plus aucune tentative auprès du premier. 11 le considérera même, en tant que clergé, comme n'existant plus. La chancellerie d'état refusera de légaliser des passeports délivrés à des démissionnaires si ces derniers y reçoivent la qualification de ministres du saint Evangile [. De par le gouvernement, il n'y aura désormais de véritables ministres de l'Evangile, au canton de Vaud, que les fonctionnaires de l'établissement officiel. Les ministres démissionnaires seront également astreints, comme tous les autres citoyens non revêtus d'un caractère ecclésiastique, au service militaire 2. Plus tard, défense sera faite aux juges de paix de viser des pièces émanant de l'église libre3. Et ces vexations, ces tracasseries mesquines, indignes d'un pouvoir qui se serait respecté quelque peu, ne se présenteront pas sous la forme d'actes isolés, accidentels, momentanés. Non! elles se répéteront et se prolongeront, selon le bon plaisir et l'arbitraire du gouvernement ou des autorités locales, aussi longtemps qu'elles seront jugées propres, soit à discréditer des serviteurs de Dieu en leur ôtant aux yeux du peuple tout caractère ecclésiastique, soit à entraver la marche d'une société nouvelle.

Cependant Véglise libre n'est pas née le lendemain de la dé-

1 Voy. l'Avenir, 1846, N° 10, 3 juin.

4 Voy. Courrier suisse, 1846, N° 62, 4 août. — L'Avenir, N° 16, 2 septembre. 3 Voy. Courrier suisse, 1846, N° 88, 3 novembre.

mission. Si, de bonne heure, on prit l'habitude de parler d'une église libre du canton de Vaud, ce n'était évidemment là qu'une manière de parler, une illusion. Les pasteurs, accoutumés à ne voir l'église que dans le corps du clergé, confirmés dans ce point de vue par la constitution ecclésiastique du canton ellemême, s'imaginèrent, nous l'avons vu, que, parce qu'ils avaient rompu leurs liens avec l'état et parce qu'ils étaient devenus personnellement libres, l'église l'était devenue avec eux; ils crurent que l'église les suivait, qu'ils étaient l'église : Ubi derus, ibi ecclesia.

Le fait est que, pendant bien des mois, il n'y avait point d'église libre dans le canton de Vaud, mais seulement un clergé démissionnaire et un certain nombre de congrégations isolées. Parler de l'église d'un pays, c'est parler d'un ensemble de troupeaux organisés eux-mêmes et réunis entre eux par un lien général. Il était donc prématuré de parler d'église libre aussitôt après la démission. Tout au plus pourrait-on dire que la démission ouvrait la voie à la formation d'une église indépendante de l'état et jouissant de son autonomie. Mais, en fait, la démission n'avait nullement pour objectif la création d'une telle église, et nous avons pu constater, par le travail lent, hésitant, embarrassé des premiers mois, que, si le gouvernement avait été assez habile pour accorder aux démissionnaires les garanties demandées par eux, la future église libre aurait été tuée dans son germe. Si donc, par sa brutale et inintelligente opiniâtreté, le gouvernement réussit à porter au plus haut point l'opposition naturelle du peuple à toute piété vivante, d'un autre côté, il contribua à faire tomber des yeux d'un grand nombre, pasteurs et laïques, les écailles qui les recouvraient encore et induisaient ceux-ci à se faire illusion sur la valeur d'une église unie à l'état. Le mullitudinisme, qui identifie la nation et l'église, et que le clergé démissionnaire professait d'abord ouvertement, aurait facilement entraîné ce dernier dans

une voie funeste, si la masse du peuple, au lieu de se tourner contre le clergé, s'était attachée à lui pour le suivre. Il en aurait été de même si bon nombre de ceux qui avaient suivi les démissionnaires par sympathie politique, esprit d'opposition, entraînement de parti, n'avaient fini peu à peu par se lasser du rôle ecclésiastique dont ils se trouvaient accidentellement revêtus. C'est ainsi que le clergé démissionnaire s'est vu placé en face d'un petit nombre de fidèles et d'un peuple entier d'indifférents et d'adversaires. On avait voulu rester église nationale et on s'était trouvé repoussé par la nation; on avait espéré créer une église qui répondît mieux à son nom, et qui pût s'unira l'état sans perdre son caractère d'église, et on s'était convaincu que l'étal n'entendait par l'église qu'une institution identique à la nation et entièrement dépendante du pouvoir civil. A regarder au passé, il n'y avait nulle utilité; il n'y avait rien à attendre; une seule voie était ouverte, c'était celle de la liberté complète, de l'absolue indépendance des deux sociétés. Le passé était passé et bien passé. A l'avenir de démontrer ce que vaudraient les institutions nouvelles1!

Est-ce à dire que, dans cette seconde période qui devait être caractérisée par l'enfantement d'une église, toutes les illusions de la première période ne se montreront plus, que les esprits, inondés d'une lumière éclatante, ne se souviendront plus des obscurités de la veille; qu'ils n'hésiteront plus, qu'ils ne connaîtront plus les perplexités du doute, de l'incertain et de l'imprévu? Non certes 1 mais ce qu'il y aura désormais, ce sera un but positif qu'il faudra atteindre et vers lequel les esprits comme les cœurs se tourneront résolument. Après avoir subi des modifications inévitables et nécessaires, ce qui était provisoire deviendra définitif. Pendant un temps, il n'y a eu que de sim-

1 Plusieurs des réflexions présentées dans les lignes qui précèdent nous ont été suggérées par un intéressant article de la Réformation au XIXe siècle, 1846, N° 35, 27 août. (L'église libre au canton de Vaud.)

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