CHAPITRE III
pour déployer sa vie propre selon ses besoins spéciaux, et à l'ensemble des églises un moyen d'union qui ait de la consistance et appuie leur marche commune, à la gloire de Dieu. » Ce système seul tient compte suffisamment de ces deux classes d'éléments. Lui seul aussi marche le plus sûrement à la réalisation d'une sorte d'unité extérieure, unité qui découle de l'unité même du corps mystique de Christ. Contrairement au congrégationalisme, le système préconisé par les trois églises juge que les églises « peuvent et doivent être conçues comme ayant dans le Seigneur une liberté de s'unir à d'autres, de manière à conférer à un centre ce qui concerne leurs intérêts communs. » 11 en résulte que, ce système « laissant à chaque église son administration intérieure, il n'ôle rien à ce qu'il lui faut pour sentir la suprématie du Roi céleste, et qu'en liant les églises par une administration centrale, il leur fournil le moyen de former une unité, quelque vaste qu'on la suppose. »
Mais le presbytérianisme présente cependant des nuances diverses et l'on peut se demander laquelle de ces formes conviendrait le mieux à l'église en formation dans le canton de Vaud? Le mémoire répond : « 11 n'y aurait pas de presbytérianisme réel si les communautés évangéliques, des églises constituées, n'étaient pas les seules unités dont se compose l'union, et leurs délégations, les seuls éléments d'un synode, du moins avec voix délibérative. » C'est là un premier point ; en voici un second : « Le centre ou synode ne doit pas jouir d'un pouvoir arbitraire, et il est indispensable que sa sphère et ses attributions soient limitées. » La liberté des congrégations sera respectée, parce que cela importe immensément à la vie de l'église. Au centre donc ce qui est d'intérêt général, aux églises ce qui appartient à leur spécialité, aux circonstances particulières au milieu desquelles elles vivent et cheminent.
C'est sur ces considérations fort justes, nous semble-l-il, et dans cet esprit pondéré, que les églises de Sainte-Croix, Morges
et Yverdon faisaient suivre leur mémoire d'une série de Principes d'une union organique et synodale entre des églises, sorte de projet à discuter, parallèlement et concurremment sans doute avec le projet soumis à l'élude de la commission centrale. Nous ne reproduisons pas ces principes qui se sont retrouvés plus tard, à peu près tous, dans la constitution définitive de l'église libre.
Les intentions des trois églises ne pouvaient donner lieu à aucune interprétation fâcheuse. Cependant, pour prévenir tout commentaire de ce genre, les églises prenaient leurs précautions. « Nous savons, disaient leurs représentants, qu'on a vu, çà et là, de mauvais œil que nous fussions déjà convenus entre nous de quelques bases d'alliance ou de fédération des églises. Nous sommes fâchés, sincèrement fâchés, d'avoir causé des inquiétudes; mais, après tout, qu'avons-nous voulu, qu'y a-t-il dans cet acte? Simplement l'expression de celte pensée, que les églises ont à se joindre aux églises, à mesure qu'elles se forment. » En adressant leur mémoire aux fidèles, l'intention des églises n'était nullement ce d'entrer en conflit avec la nouvelle commission centrale. »
Les paroisses libres déjà constituées, ou en voie de l'être, avaient reçu le mémoire que nous venons de faire connaître à nos lecteurs. L'inquiétude, parmi ces paroisses, fut-elle générale? Les impressions furent-elles partout identiques? Cela n'est pas probable. Au jugement du journal Y Avenir, le projet proposé était « un pas en avant, » et il ne pouvait être question que de nuances d'opinion1. Cependant, quand le journal que nous citons s'exprimait ainsi, l'inquiétude de quelques-uns
1 L'Avenir, 1846, N° 15, 19 août. {Un projet d'organisation.)
s'était déjà fait jour assez publiquement. En date du 4 août, le conseil de la paroisse évangélique libre de Lausanne avait adressé aux trois églises une lettre fraternelle toute pleine d'appréhensions. « Vous nous engagez, disait le conseil, à nous considérer non plus comme une paroisse, partie vivante d'une seule église vivante, mais comme une église indépendante, comme une congrégation se suffisant en quelque sorte à elle-même! » Et celte église entrerait simplement dans une « fédération d'églises sœurs! » — « Ce plan ne répond point aux vues qui jusqu'ici sont les nôtres. » Ce serait de la dissidence, du congrégationalisme, et nullement du presbytérianisme. Pourquoi les trois églises n'ont-elles pas attendu la convocation de l'assemblée synodale des paroisses, afin de discuter ensemble les vues diverses? Pourquoi ont-elles « souffert impatiemment la marche un peu lente que nécessite le travail d'enfantement des paroisses? » Il n'y avait au fond ni péril ni infidélité dans un retard, mais au contraire sagesse et prévoyance. Le conseil de Lausanne a surmonté l'impatience qui commençait à le gagner lui aussi; mais la lenteur de la marche actuelle n'empêchait pas de presser l'organisation définitive, en soutenant la commission centrale dont la tâche était difficile. Quelles conséquences fâcheuses, quel schisme même, pourrait amener le projet des trois églises s'il était accepté par des paroisses et repoussé par d'autres? Ces églises n'auraient-elles pas pu souffrir un retard de quelques semaines? Ne nous séparons donc point, mais attendons de discuter nos intérêts communs dans un même synode constituant1.
Evidemment, il y avait dans les craintes du conseil de la paroisse libre de Lausanne des malentendus qui demandaient à être dissipés. Sous l'influence peut-être de préventions regrettables, on avait soupçonné les trois églises de tendances sépa-
1 La lettre autographiée du conseil de la paroisse de Lausanne porte les signatures du président, Ph. Bridel, pasteur, et du secrétaire, W. Denis.
ratistes, congrégationalistes, et on s'était défié d'elles. Les perplexités que la constitution provisoire d'une église évangélique à Morges avait causées au mois de mars, n'étaient pas encore complètement calmées en juillet. Et maintenant ce n'était plus une église qui se constituait, il y en avait trois, il y en aurait peut-être bientôt davantage; elles s'uniraient entre elles, et, alors, que deviendrait le projet d'une église évangélique libre vaudoise? N'était-ce pas la lutte de deux principes ecclésiastiques opposés qui commençait, et quelle en serait l'issue?
Ces préoccupations angoissantes se font jour dans une circulaire, également du 4 août, adressée par le conseil de la paroisse libre de Lausanne aux membres des autres paroisses libres dans le canton. On sent que cette adresse a été dictée par l'anxiété. On se cramponne encore, autant qu'on le peut, au passé; on désire voir « renaître plus libre et plus vivante notre antique église, longtemps heureuse, mais tombée depuis quelques années sous un joug qu'elle ne devait plus accepter. » On désire « pour notre cher pays plus qu'une confédération d'églises plus ou moins indépendantes les unes des autres. » . On ne veut point « se séparer entièrement de nos anciennes traditions, mais continuer, sous une forme meilleure et avec l'indépendance qu'elle a le droit de réclamer aujourd'hui, cette vieille église de nos pères.... » Eh quoi 1 retomberait-on dans les illusions et les utopies dont l'ère a paru si complètement fermée ? La manifestation de trois églises, un peu pressées d'arriver à un état définitif, rejetterait-elle l'ensemble des paroisses dans les obscurités, les hésitations et les tâtonnements d'un passé dont on se croyait sorti pour toujours?
Il n'en sera pas ainsi, et, en réalité, il se trouvera que la démarche des trois églises aura stimulé les autres troupeaux et qu'il se fera, selon l'expression de V Avenir, « un pas en avant. » En effet, dans cette même adresse, le conseil dé*Lausanne hâte de ses vœux le moment où la paroisse libre de cette