‹ Histoire du movement religieux et ecclésiastique dans le canton de Vaud (volume 4)Chapitre 188 sur 269 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

montra ouvertement et s'afficha sans honte dans cet art. 256 : « Toute personne attachée à une branche quelconque de l'enseignement qui fréquenterait des assemblées religieuses en dehors de l'église nationale, pourra être destituée. » Il était évident qu'on tenait beaucoup à se débarrasser promptement de la plupart des professeurs actuels. Mais les professeurs n'étant pas révocables par le conseil d'état, on n'aurait pas pu les destituer si l'on se fût borné à modifier en quelques points la loi de 1837. En revanche, en changeant cette loi pour en faire une toute nouvelle, le conseil d'état obtenait le droit de réélire à toutes les places de professeurs. Afin de pouvoir appliquer immédiatement la loi, le commencement des cours fut retardé de six semaines. Après quoi, MM. Vinet, Ch. Secrétan, Porchat, Zùndel, Wartmann, Ed. Secrétan, Melegari et de Fellenberg furent brutalement mis à la porte. Un seul homme fut conservé, M. Dufournet, l'unique professeur agréable au gouvernement.

En constatant la mesure draconienne prise par le pouvoir, le moniteur officieux répandit tout son fiel contre l'académie qui venait d'être exécutée. N'était-elle pas en effet une coterie, le foyer du méthodisme et du doctrinarisme méticuleux, le quartier général des réactionnaires? Il était donc de toute impossibilité de garder dans l'établissement nouveau les anciens professeurs, ces coryphées d'un régime dont on ne voulait plus. Le Nouvelliste s'attendait bien à entendre ses adversaires pousser les hauts cris, élever de toutes parts un concert de plaintes et de récriminations, parler d'injustice, de violence, de destitution; mais, à l'en croire, ce serait tout à fait sans motif : les professeurs n'avaient pas été destitués, leurs fonctions avaient simplement cessé avec l'ancienne académie 11

Mais M. Vinet, dirait-on? Comment justifier un arrêté qui donnerait à toute l'Europe la mesure exacte de la marche du système vaudois? Rien de plus simple cependant 1 En présence de l'art. 256 de la loi que nous avons transcrit plus haut, « le

conseil d'état ne pouvait rappeler M. Vinet; c'eût été lui faire injure1. » Et voilà comment l'organe du pouvoir, comment le pouvoir lui-même se tiraient d'affaire 1 M. Vinet était même le seul d'entre les professeurs évincés auquel le conseil d'état eût fait l'honneur d'indiquer les motifs de sa destitution. M. Vinet fréquentait en effet les réunions religieuses en dehors de l'église nationale; il était membre de l'église libre. 11 faut noter la date de cette destitution; elle est du 3 décembre 184-6.

C'est ainsi que, dans le canton de Vaud, le besoin de soutenir l'église nationale produisait dans la loi sur l'instruction publique les effets suivants :

Enseignement à peu près obligatoire de la religion nationale dans tous les établissements d'instruction publique;

Exclusion de ces établissements de tous ceux qui fréquenteraient des réunions religieuses dissidentes, défendues ou non défendues;

Menace de dissolution de toutes les écoles qui se formeraient à côté des établissements d'instruction publique, et qui pourraient leur porter ombrage.

Tant il est vrai qu'un principe, une fois introduit dans la législation, pousse irrésistiblement à ses conséquences2.

Les étudiants de l'académie de Lausanne auxquels on enlevait brusquement des professeurs qui leur étaient chers, ne voulurent pas laisser ceux-ci s'éloigner sans leur adresser une parole d'adieu. Ils leur firent entendre, dans les lignes que nous reproduisons ci-dessous, le langage de cœurs généreux, blessés par l'injustice, et qui sentent le besoin de protester

1 Nouvelliste vaudois, 1846, N° 100, 15 décembre.

* Conf. sur ce sujet : la Réformallon au XIXe siècle, 1846, N° 51, 17 décembre.

chapitre m. 397 contre elle. Personne, mieux qu'eux, n'était en position d'apprécier, comme ils le méritaient, les hommes que le pouvoir venait de frapper ; le jugement de la jeunesse académique devait être celui du pays lui-même :

Messieurs et bien chers maîtres,

Les étudiants viennent d'apprendre l'acte qui a frappé notre académie. Faut-il vous dépeindre les sentiments qui nous ont agités? Depuis assez longtemps ce coup nous était annoncé; et cependant, comme s'il eût été imprévu, pas un cœur d'étudiant qui n'ait été saisi d'indignation et pénétré de honte pour son pays. On destitue des professeurs (car c'est bien une destitution, quels que soient les termes dont on se sert), on les destitue, sans avoir aucun égard à l'affection et à l'estime qu'ont pour eux leurs élèves; et à des étudiants jaloux de la gloire des hommes distingués qui les ont enseignés, il n'est permis qu'un mot d'adieu pour remercier ces hommes de leur dévouement à leur pays.

Acceptez-le, nos chers professeurs, cet adieu de vos amis. Peut-être adoucira-t-il en vous le sentiment de l'injustice dont vous êtes les victimes. En tout cas, il vous apprendra que les idées de justice et de gratitude ont au moins trouvé un asile dans le cœur de la jeunesse.

Comment ne ferions-nous pas éclater ces sentiments-là? Vous qui nous guidiez d'une manière si libérale dans le chemin de la science, vous dont l'étranger venait écouter avidement les leçons, c'est bien vous qu'on renvoie comme peu capables ou peu dignes d'enseigner la jeunesse vaudoise!

Mais vos opinions diffèrent de celles des hommes qui nous gouvernent! La science n'est-elle donc pas indépendante ? N'a-t-elle donc de valeur qu'autant qu'elle est asservie aux opinions d'un gouvernement? Ou bien, peut-être, l'état aurait-il le monopole de la vérité? L'artiste juge d'une œuvre d'art, le laboureur décide en agriculture, et jusqu'ici c'étaient les savants qui jugeaient de la capacité des hommes de science. Mais aujourd'hui, en vain un homme a des talents, de vastes connaissances; si ses opinions ne plaisent pas, il est repoussé comme indigne. Ainsi l'on fait bon marché de la science, et l'enseignement est avili. Ainsi bientôt nous serons la risée des hommes instruits de l'Europe.

Nous avons tous été remplis de douleur en voyant appliquer dans une république libre des principes qui, dans tout pays, soulèvent une réprobation générale.

On voudrait égarer l'opinion publique à votre égard, messieurs; on voudrait vous enlever la confiance du peuple vaudois. Si le peuple vaudois vous connaissait comme nous vous connaissons, s'il savait comme nous quels sont vos talents, votre caractère, votre amour pour la jeunesse, et s'il savait surtout quel a été l'amour de la jeunesse pour vous, nous le disons avec assurance, jamais, non jamais ce peuple ne se laisserait persuader que vous soyez indignes d'élever et de former ses enfants. Partout et toujours, c'est à ceux qui ont entendu l'enseignement qu'on en appellera comme aux plus compétents pour en juger. Or les étudiants, messieurs, seront toujours prêts à témoigner en votre faveur. Nulle part quelques personnes dans Terreur ne pourront ternir la gloire de professeurs distingués.

Au reste, messieurs, vous aviez reçu en dépôt l'éducation des enfants de votre patrie. C'est à votre patrie que vous deviez en répondre. Aussi, sans vous soucier de la malveillance, n'avez-vous écouté que la conscience et le devoir. La conscience, cette voix de Dieu dans l'homme, qu'il est beau de l'entendre proclamer hautement, dans un siècle où l'on y croit si peu! Vous aviez des convictions individuelles; vous ne nous en deviez aucun compte. Mais ce que vous nous deviez, c'était de maintenir la dignité de votre caractère, c'était de demeurer conséquents dans tout ce que vous pensiez être la vérité. Oui, messieurs, par les talents de l'esprit, on peut gagner l'admiration de la jeunesse; mais par la dignité seule du caractère, on gagne son estime. Elle méprise celui qui se vend à toutes les opinions, et, quelle que soit la conviction d'un jeune homme, il ne respecte que celui qui se respecte lui-même. Cette fidélité à vos principes, cette fermeté de caractère, vous l'avez montrée jusqu'au bout. Nous vous en remercions plus que de toute autre chose. Cet exemple d'indépendance, nous ne l'oublierons pas. Nos idées, nos jugements pourront changer; ce qui ne changera pas, c'est la résolution où nous sommes de régler notre vie d'après nos convictions.

Encore quelques mots, messieurs, et nous finissons. Cette académie, à laquelle nous tenons tous, cette académie si longtemps la gloire du pays, que deviendra-t-elle? Nous connaissions votre zèle, vos talents; nous ne connaissons pas ceux de vos successeurs. Sauront-ils gagner l'estime de toute la jeunesse d'une académie, comme vous avez su le faire? Saurontils inspirer cet amour désintéressé de la science, cette liberté de la pensée, si nécessaire à tout développement intellectuel? Verrons-nous accourir l'étranger comme nous l'avons vu? Verrons-nous surtout revivre cette franche union du cœur qui faisait de tous les étudiants une seule

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