‹ Histoire du movement religieux et ecclésiastique dans le canton de Vaud (volume 4)Chapitre 189 sur 269 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

société, un peuple d'amis? Nous nous taisons. L'avenir parlera. Nous ne pouvons faire qu'un vœu. Ce vœu que nos cœurs adressent au ciel, c'est que vos successeurs sachent aussi bien que vous faire naître dans la jeunesse des sentiments nobles et généreux, des idées de justice, de confiance, de liberté, de dévouement au bien public. C'est la seule éducation qu'attendent les fils de la Suisse, la seule qui convienne à de jeunes hommes nés libres.

Voilà, messieurs et bien chers maîtres, ce que nous nous devions à nous-mêmes de vous exprimer. Ces sentiments vous prouveront que vos peines n'ont pas été sans fruit, et que si la patrie semble aujourd'hui repousser vos services, votre activité ne lui a du moins jamais été préjudiciable. On peut vous séparer de nous, mais nous vous garderons toujours un bon souvenir. Vous aurezperdu la confiance de quelques hommes, mais vous emporterez celle de vos élèves. Eloignés ou rapprochés, nous vivrons dans la pensée d'un même dévouement à cette patrie que vous nous avez appris à aimer, cette patrie que les étudiants chérissent autant que qui que ce soit, cette patrie à laquelle on voudrait les rendre suspects avant qu'elle ait pu les connaître.

Confiance dans l'avenir, messieurs, voilà le dernier mot de vos élèves. C'est le mot de la jeunesse; car il est une fleur qui ne se flétrit jamais dans le cœur du jeune homme, c'est la foi à la vérité, la foi dans la force et le triomphe de la vérité.

Lausanne, le 5 décembre 1846.

Cette adresse portait soixante-dix-sept signatures, c'est-àdire celles de la presque totalité des étudiants de l'académie et du gymnase de Lausanne. Vingt et un autres étudiants, qui se trouvaient alors à l'étranger, adhérèrent par lettre à la démarche de leurs condisciples.

Le 11 décembre, les étudiants, au nombre de quatre-vingt-six, offrirent à leurs professeurs destitués un repas d'adieu. C'était à l'abbaye de l'Arc, sur Montbenon. Nous empruntons les détails de ce récit au journal inédit de l'un des étudiants, témoin de ce qu'il raconte.

Le banquet avait commencé par le chant de Immortel Roi des deux. Vers dix heures et demie, M. Menuet, étudiant en droit, donna le signal des toasts. Avec une parole élégante, aisée, mais trop soignée peut-être,

il insista, en parlant de la destitution des professeurs, sur ce que cette rupture qu'on aurait voulu déterminer entre les maîtres et les élèves était impossible, une fois que le lien de l'affection avait été formé. « Votre patrie, dit-il aux premiers, qui s'est conduite envers vous en marâtre, reviendra à vous ! »

Vinet prit alors la parole; il parla avec gravité :

«Messieurs les étudiants, naguère nos disciples et toujours nos amis,

» J'ai peu de raisons de me féliciter de n'être plus jeune; l'âge a pourtant ses privilèges, et j'apprécie vivement l'honneur qu'il me confère aujourd'hui de vous remercier, au nom de mes collègues, du généreux et public témoignage que vous nous avez rendu, de l'amicale invitation que vous nous avez adressée, et du toast noble, cordial et touchant que vous venez de porter. Livrons-nous tout entiers à la douceur de ces mutuelles manifestations, et n'y mêlons rien d'amer. Les étudiants de l'académie de Lausanne n'ont jamais convié la haine à leurs banquets, et ce n'est pas sous notre protection qu'aurait pu se glisser dans cette enceinte un si odieux parasite. Si nous ne pouvons également en défendre l'entrée aux regrets, que ces regrets ne soient ni des récriminations, ni des reproches. Ne voyons dans l'acte qui nous sépare qu'un événement, ou, pour mieux dire, une dispensation. En remontant si haut, le regard ne peut rencontrer que des sujets d'adoration et des motifs de confiance.

» Ce n'est pas que le coup, aussi bien qu'à vous, ne nous paraisse douloureux. Nous sommes des frères aînés qu'une nécessité sépare de leurs jeunes frères, et le souvenir de tout ce que vous avez été pour nous creuse et approfondit notre blessure. Mais, nous restons unis les uns aux autres d'intention et de pensées; nous faisons, non plus ensemble, il est vrai, mais de concert, une même œuvre; nous ne cessons point d'appartenir, les uns comme les autres, à la vérité, à la science, à la patrie, et des relations d'amitié, de confiance et de concours mutuel survivront, nous devons l'espérer, à celles qui viennent de prendre fin.

» Des préventions mal fondées se sont répandues contre vous, messieurs, et contre nous. Elles ne dureront pas; laissons faire le temps; mais gardons-nous surtout de rien faire pour les justifier; que l'amour du pays, le dévouement aux immuables principes de la liberté civile, l'imperturbable respect de la loi et de la foi jurée, la mesure autant que la force dans les actions et dans les paroles soient la marque de quiconque a enseigné, de quiconque a étudié dans l'ancienne académie de

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