CHAPITRE III
Lausanne. C'est à ce prix, messieurs et chers amis, que vous serez non les hommes d'un parti, quelque nom qu'il puisse porter, mais les hommes de l'avenir qui vous fait signe et de la patrie qui compte sur vous.
» Je porte, au nom de mes collègues, la santé de messieurs les étudiants de l'académie de Lausanne. »
Le toast de M. Vinet est suivi d'applaudissements, de conversations animées et de chants. Les noms d'Olivier et de Monnard sont prononcés. Le premier est parti dans le courant de l'année pour Paris, le second vient d'être appelé à une chaire à l'université de Bonn. Le professeur Herzog assure les étudiants de son affection. Un étudiant, venu des Vallées du Piémont, M. T., lit une adresse dictée par le cœur aux étudiants, ses compatriotes, pour leurs professeurs destitués : « Nous vous aimons; nous les étrangers, vous nous avez traités comme les gens de la maison. » Des professeurs, MM. Wartmann, L. Vulliemin prennent la parole. Ce dernier, en rappelant un trait touchant de la vie de Pestalozzi, à Yverdon, porte son toast au dévouement. Ces discours alternent avec les chants : Jeune Helvétie, à toi notre espérance ! etc. MM. les professeurs Ed. Chavannes, Zûndel prennent successivement la parole, et ce dernier, entre autres choses, déclare qu'il n'a pas donné cinq mille leçons aux étudiants sans avoir reçu un peu du cœur de ces derniers et leur avoir donné un peu du sien. Il termine en disant : « Etudiants, souvenez-vous qu'un peu de conviction suffit pour de grandes choses! A la fidélité aux convictions! » Le professeur Chappuis insiste sur l'action, le devoir: « Etudiants vaudois, agissons, employons nos forces, non point pour nous jeter à l'étourdie dans la lice comme des enfants, mais pour lutter chacun sur la muraille où Dieu nous a placés; pour consolider, pour affermir nos connaissances, avec lesquelles nous pourrons agir pour la patrie : Aux fortes éludes! » M. de F. se lève pour remercier au nom des étudiants étrangers; il est venu chercher de la science, il a trouvé mieux, il a trouvé la leçon du dévouement et du sacrifice : Merci, chers maîtres!
On entonne le chant les Derniers Combattants. On nomme MM. Solomiac, Gauthey, Marc Secretan. On presse le professeur Charles Secrétan de prendre la parole : « Jamais fête funèbre plus joyeuse, mais jamais aussi cérémonie funèbre où un mort ait assisté à son propre ensevelissement. C'est qu'il y a aujourd'hui quelque chose d'une fête nuptiale; c'est l'union des cœurs ; quelque chose du baptême, quelque chose de la naissance. Nous naissons avec douleur, le commencement est toujours difficile. Mais nous n'étions pas encore, c'est maintenant que nous faisons notre histoire, ces débuts sont nos débuts, ces luttes sont nos luttes ; notre
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patrie était trop belle pour être de cette terre; elle était aimée, caressée, c'était un enfant d'un autre monde; nous n'étions pas nés. » Et ici, par un résumé rapide et poétique de l'histoire du pays, le professeur montre comment toutes les impulsions de la vie nous sont venues du dehors : réformation, imposée par le glaive; incorporation à la Suisse, imposée par le glaive; combats où les Vaudois se battent en héros, mais non pour eux. « Maintenant, nous vivons! » Ce discours est suivi de longs applaudissements. Des étudiants, d'entre les plus avancés, remercient encore les professeurs, et l'un d'eux porte un toast à ces plus jeunes fils de la patrie qui auraient un si grand besoin de profiter de maîtres tels que ceux dont les aînés ont joui; puis, se tournant vers M. Yinet : < Adieu, lui dit-il, mais non pas pour toujours. Au revoir, dans la lutte, dans le combat! »
Le professeur Melegari avait été jusque-là triste, silencieux. Il prend la parole le dernier : « Il est étranger plus que les autres. Un jour, un illustre exilé vint frapper à la porte d'un couvent. Que veux-tu? La paix! N'ayant avec cet illustre étranger de commun que l'exil, j'ai aussi parcouru plusieurs pays, cherchant la paix. Je croyais l'avoir trouvée. Votre patrie était heureuse; chaque canton brillait comme une étoile par la science, par les arts de la paix, car la Suisse ne peut plus subsister que par la paix; point de solidité dans les résultats de la guerre; la paix, c'est ce qu'il faut à la Suisse : A la paix de la confédération suisse! >
Les chants avaient été tour à tour beaux, solennels et gais. Vinet joignait sa voix aux nôtres. Les Chansons lointaines de J. Olivier couraient de main en main. Rien qui n'ait été convenable, digne; tous étaient élevés par l'affection, l'espérance. Fête sans ombre, souvenir qui grandira, et dont on parlera en se disant: Y étais-tu? Réunion douce et noble; vraie fête d'une famille de cœurs!
Nous sommes parvenus à la fin de Tannée 1846; année bien triste à certains égards pour notre pays; année où l'autorité chargée de protéger toutes les libertés, les laisse opprimer toutes, quand elle ne se charge pas elle-même de cette honteuse fonction. Arrêtés du conseil d'état, décrets du grand conseil, langage de la presse officielle, s'unissent à l'envi pour faire