CHAPITRE I
A partir de 1841, c'est-à-dire du jour où la loi fut mise à exécution, on pouvait s'attendre à ce que cette loi déployât quelques-uns de ses funestes effets. Il n'en fut cependant pas ainsi. Après comme avant cette date, le zèle religieux jouit de la plus entière liberté, soit dans l'église nationale, soit en dehors de cette église. Cependant, à y regarder de près, tout en témoignant d'une certaine bienveillance pour l'église, le gouvernement ne faisait en réalité rien pour elle. Toutes les améliorations de détail que la loi de 1839 rendait encore possibles demeuraient à l'état de projets. C'est ainsi que le synode ne fut jamais assemblé, pas même dans les moments où il aurait été le plus désirable qu'il le fût. Dans ces années de transition et d'attente, ce qui caractérisait la conduite du gouvernement, c'était l'inertie. Les conseillers d'état désireux de voir l'église se développer selon son esprit et son but, étaient paralysés par ceux de leurs collègues qui visaient à substituer au christianisme traditionnel une philosophie basée sur des négation.
De son côté, le clergé était, d'une manière occulte mais systématique, discrédité par les organes de l'école radicale. On exploitait méchamment contre lui les désaccords que la délégation des classes de 1838 avait fait éclater entre les pasteurs. On faisait remarquer qu'il y avait parmi eux des hommes qui voulaient rompre avec toutes les institutions anciennes, et d'autres hommes qui, enchaînés par les traditions au passé, ne sentaient pas le besoin de s'en affranchir. Ces derniers étaient les plus nombreux. Le pays avait vu avec surprise les pasteurs offrir le spectacle de ces divisions. Nous avons attendu la lumière, disaiton, et nous n'avons reçu qu'hésitations et incertitude! Ce synode, destiné à être pour le clergé un moyen d'enseignement public sur les difficultés ecclésiastiques, ne devait-il donc avoir pour résultat que de montrer son impuissance à les résoudre1?
1 Coup d'œil historique sur l'organisation de l'église dans le canton de Vaud (par S. Berdez. Lausanne 1847), pag. 23 Dans les pintes et dans les cafés, on déversait
En même temps qu'on dépouillait peu à peu le clergé du lambeau d'autorité morale qui lui restait encore, on dirigeait une campagne secrète, mais active, contre la piété sérieuse, contre le christianisme pratique. L'incrédulité était encouragée, semée sous main au sein de notre peuple. Ici et là, dans diverses parties du canton, telle ou telle localité pouvait être signalée comme un centre où le vieux Voltaire avait encore des sectateurs ardents, ne se faisant point faute de lancer de côtés et d'autres les traits de leur impiété railleuse1.
Sous l'influence de ce travail caché, la radicalisation de notre peuple s'accomplissait graduellement. Le doctrinarisme et le méthodisme, assimilés l'un à l'autre, étaient montrés au doigt comme des obstacles au progrès. Au double point de vue politique et religieux, on inspirait à notre peuple les préventions les plus absurdes.
C'est dans ces dispositions menaçantes que l'année 1845 devait s'ouvrir.
Depuis longtemps, le feu couvait sous la cendre. On ne paraissait pas s'en douter dans un certain monde. A la vérité, personne, dans ce monde-là, ne se faisait illusion sur l'étendue réelle et l'importance du réveil religieux; il était facile de reconnaître qu'il n'avait pas les sympathies d'une portion considérable de la population, et que plusieurs paroisses y étaient demeurées complètement étrangères. Mais on ne s'en étonnait
les plus grossières injures contre les pasteurs qu'on appelait des vampires. Les avocats s'étaient généralement, et depuis longtemps, constitués les ennemis des pasteurs et de la religion.
1 C'est ainsi, dit-on, qu'à Penthalaz, district de Cossonay, il s'était constitué un comité d'incrédules à la tête duquel trônait un certain B. Ce comité envoya un jour à un pasteur qui avait présidé une réunion de la société évangélique de Cossonay, une tuile de l'arche de Noé et des lunettes de ce patriarche !! !