CHAPITRE I
point. Les luttes qu'on avait à soutenir s'expliquaient par l'inimitié naturelle du cœur de l'homme contre la vérité ; elles étaient une preuve que l'Evangile faisait réellement des progrès. D'ailleurs, on entretenait l'espérance que les préventions injustes iraient en diminuant, et cette espérance, toute illusoire qu'elle fût, aveuglait sur l'état réel des choses l.
Les glorieuses de février allaient déchirer tous les voiles, et montrer infiniment plus rapproché de nous l'objectif que la révolution avait signalé du doigt à notre peuple comme envahissant déjà le cœur de la Suisse. Victorieuse, la révolution allait s'attaquer à tout ce qui rappellerait le souvenir d'un régime supporté avec une impatience mal dissimulée. Vieux préjugés, vieilles haines, tout reparaîtrait en un moment. Et comme le besoin de la liberté religieuse n'avait pas pénétré au cœur de notre peuple; comme cette liberté était venue d'en haut, du pouvoir, qu'elle n'avait pas de racines dans le pays, il devait être facile de réveiller les instincts qui, vingt ans auparavant, avaient donné le jour à la loi du 20 mai.
La révolution à peine accomplie, le but véritable de ceux qui en ont été les promoteurs éclate au grand jour : détruire la liberté religieuse, ruiner l'église, procéder à un remaniement complet, dans le sens rationaliste et socialiste, des institutions ecclésiastiques et scolaires qui, depuis quinze ans, avaient valu au canton de Vaud un si beau renom de libéralisme.
Nous n'exagérons pas; nous ne chargeons pas la révolution, ou ses auteurs, de méfaits imaginaires, mais ce que nous venons d'avancer était tellement dans l'esprit, dans l'essence de la révolution, que la réalisation des principes générateurs et des plans secrets de ce mouvement se fit aussitôt et, pour ainsi dire, sans mot d'ordre : l'instinct naturel parut devoir suffire seul, ou plutôt, la logique des choses pesa de tout son poids
1 Conf. Coup d'œil sur la position de l'église nationale du canton de Vaud en 1845 (par C. Baup), Lausanne 1845, 39 pag., pag. 30.
dans la balance. Aussi, bien loin de s'inscrire en faux contre les conséquences inévitables des principes posés, M. Druey devait-il un jour, au sein du grand conseil, en accepter la pleine responsabilité *.
Dans un livre précédent de celle histoire, nous avons indiqué les motifs qui provoquèrent dans notre pays l'ouverture de nombreux oratoires. Rappelons ici que beaucoup de pasteurs, voyant avec peine un certain nombre de leurs paroissiens se séparer de l'église nationale afin de jouir d'un culte plus libre dans ses formes, plus familier et plus intime que le culte officiel, avaient établi et présidaient, dans la soirée du dimanche, des réunions religieuses sans aucun caractère dissident. Loin de pousser à la séparation, on se proposait au contraire de la prévenir ou d'en empêcher l'extension, en satisfaisant ainsi aux besoins religieux des membres de l'église nationale. Ce double but fut certainement atteint en beaucoup de lieux.
Toutefois, dès qu'ils eurent quelque raison de craindre que des troubles n'éclatassent dans le pays, à cause, ou sous le prétexte des oratoires, les pasteurs eurent, presque partout, la prudence de suspendre leurs réunions. Dans quelques localités, cette suspension se fit spontanément; les autorités étant sans force, on n'aurait su à qui recourir pour obtenir protection. Dans d'autres, les préfets et les syndics firent prier de cesser les assemblées pendant quelque temps.
Mais, à peine accomplie, la révolution révéla l'esprit dont elle était animée à l'égard de la liberté religieuse. Elle parut ne
1 Séance du 20 mai 1845. En faisant allusion à la théorie proclamée et pratiquée après le 14 février, M. Vinet écrivait : « Le peuple veut est un argument qui paraît sans réplique.... Ces trois mots résument le droit, la politique et bientôt la morale de l'immense majorité.... » [Le Semeur, 1845, N° 14, 2 avril.)
pas vouloir perdre un moment, tant elle avait hâte de donner la mesure de ce dont elle était capable.
A Lausanne, les derniers cris poussés par les multitudes sur Montbenon et sous la Grenette avaient à peine cessé de se faire entendre, qu'un rassemblement tumultueux se formait à la montée de Pépinet et envahissait le lieu de culte que les frères de Plymouth, avec une obligeance bien désintéressée, avaient mis à la disposition de l'autorité pour y loger des citoyens venus en foule du dehors. C'était dans la nuit du samedi 15 au dimanche 16 février. Les meubles de la chapelle furent brisés, les objets de quelque valeur pillés ou vendus. Dès lors, le culte public et régulier de la communauté devenait pour un temps impossible.
Ailleurs, où aucun prétexte de dissidence ne pouvait être allégué, mêmes manifestations d'hostilité à l'égard des réunions religieuses extra-officielles. L'oratoire de Pully, fondé et desservi par le vénérable pasteur de cette paroisse, M. Dapples, doyen de la classe de Lausanne, était envahi de nuit; les tables et les bancs étaient jetés au feu. A Lutry, l'oratoire, dirigé également par les pasteurs de la paroisse, aurait subi le même sort, si, à la demande de la police locale, on n'en avait enlevé à temps tous les meubles *. A Cully, la chapelle des dissidents subissait également quelques dévastations et des dégâts étaient commis dans la cure nationale des Croisettes, « où un zèle trop ardent, ainsi s'exprimait la Gazette de Lausanne, s'était réfugié » (111) A la vérité, le journal que nous citons n'approuvait point ces désordres ; mais, à ses yeux, « ils prouvaient du moins, que la secte qui les provoquait était bien loin d'être populaire et qu'il était temps de retourner à la religion de nos pères et à la simplicité de son divin auteur2. » Si le prudent organe de la bonne bourgeoisie du canton n'avait pas
1 Bulletin religieux, 1845, N° 1, 20 mars.
* Gazette de Lausanne, 1845, N° 14, 18 février.
d'autre argument à présenter en faveur des victimes de la violence populaire, que devait-on attendre des adversaires déclarés de la liberté religieuse?
A Aubonne, l'état extraordinaire d'agitation dans lequel se trouvait cette ville le 16 février, avait engagé le comité de l'oratoire à ne pas y tenir de réunion. Le dimanche suivant, dans l'espoir que les esprits s'étaient calmés, et dans la pensée qu'il y avait liberté pour tous, on se réunit à l'heure accoutumée de sept heures du soir. On commençait à croire que le service se terminerait sans interruption, lorsque, vers la fin, un vacarme affreux de voix et de hurlements se fit tout à coup entendre dans le corridor d'entrée. Les cris étaient si forts qu'on aurait dit que les tapageurs étaient dans la salle même. Cependant le bruit ne dura pas longtemps ; mais le trouble jeté dans l'assemblée hâta la fin du service. Un des assistants sortit seul de la salle et s'approcha d'un groupe de perturbateurs ameutés près delà maison; il essaya de leur adresser avec douceur quelques représentations; mais des vociférations et de grossières menaces furent la seule réponse qu'il en obtint. Pendant ce temps, l'assemblée se retirait au milieu des cris et des huées. Le pasteur qui venait d'officier entendit distinctement ces paroles . « Ah I c'est la dernière fois que vous venez ici! » Il paraît que les perturbateurs avaient monté un coup qui n'avait échoué que parce que le service avait été plus court que de coutume. Dès lors, l'oratoire d'Aubonne demeura fermé *.
Depuis 1830, la liberté religieuse semblait avoir fait assez de progrès dans le canton de Vaud pour qu'on n'hésilât pas à la ranger parmi les libertés publiques les plus chères, et parmi celles dont l'abandon serait pour le pays un retour à la barbarie. Mais, après les scènes que nous venons de raconter, un journal du chef-lieu se croyait pleinement autorisé à poser cette question : Pouvons-nous encore mettre la liberté religieuse et celle
1 Bulletin religieux, 1845, N° 2, 1er avril.