CHAPITRE IV
l'opinion présumée de la majorité des citoyens. Elle pèche contre le principe social en attribuant à la partie turbulente de la population la faculté de faire, selon ses caprices, suspendre l'exercice d'un droit naturel et sacré; bien plus, le plus mauvais émeutier pourra faire ériger en délit l'acte considéré par tous comme un devoir de conscience et de commandement divin.
Les haines s'apaisaient, la tranquillité commençait à se rétablir, la confiance à naître dans le pays; la charité couvrait de son manteau les blessures faites par des frères ; les citoyens de toutes les opinions s'étaient réunis aux cris de détresse des victimes de la disette, pour leur porter des secours; ils oubliaient leurs malheureuses divisions dans ces œuvres de philanthropie et de bienfaisance; la tolérance même avait passé dans les cœurs;... car qui pourrait songer à déchirer la main qui présente des aliments à notre faim, ou qui bande nos plaies!... Et c'est dans un moment aussi solennel, où il eût fallu tout faire pour sceller la réconciliation, qu'on rallumerait les brandons de la discorde, par l'adoption d'un projet de loi qui rappelle les temps les plus funestes!... Il faudrait être frappé d'aveuglement.
Je me dispenserai de vous présenter le tableau des effets de l'intolérance: le fanatisme, les divisions, les haines, les vengeances, les troubles, la ruine des familles, l'emprisonnement et l'exil des citoyens, la plus insupportable des tyrannies et la malédiction sur le pays,... me bornant à vous conjurer, messieurs, d'épargner une épreuve aussi dangereuse à notre patrie, en repoussant le projet de loi et les pleins pouvoirs sur les cultes dissidents, pour rentrer enfin dans le droit commun à cet égard. Agréez, etc.
Goumoëns, le 27 janvier 1847.
Voilà cette pétition si ferme, si franche et si vraie que, dans la séance du 4 février, M. le conseiller d'état Druey devait repousser en disant qu'elle était « conçue en termes très inconvenants et que c'était faire injure au peuple vaudois que de le supposer intolérant! »
Le langage des journaux de l'opposition n'était pas moins explicite que celui des pétitions. Les projets de loi et de pleins pouvoirs n'étaient, au jugement des premiers, que le développement conséquent d'un système déjà posé; mais, dans un mo-
ment où la paix semblait revenir et la liberté reprendre ses droits, ces projets avaient causé de la surprise, même chez les radicaux 1 Quels motifs pouvait donc avoir le gouvernement pour exciter de nouveau les dissensions? Des motifs secrets, sans doute, et qu'il lui coûterait d'avouer. Mais parmi ces derniers ne pouvait-on pas supposer que la haine du méthodisme et de Yéglise libre naissante tenait une place considérable? Il fallait exploiter cette mine qui avait déjà rendu de si grands services et conserver ainsi une popularité qui ne s'effaroucherait pas d'une tolérance dérisoire et si grosse de tempêtes.
Qu'était-ce que cette loi sur les réunions, sinon un système de pleins pouvoirs permanents, propre à assurer le pouvoir absolu du conseil d'état? une loi de mensonge et de violence, dernier écho du moyen âge et appel au désordre; expression d'un mépris suprême pour le peuple incapable de supporter la liberté; négation des droits individuels, pur socialisme étayé d'une pénalité énorme 1 C'était la loi de 1824 renforcée, rendue encore plus odieuse, car la loi de 1824 avait au moins le mérite de la naïveté, de l'ignorance, d'une certaine franchise brutale; elle allait droit son chemin, sans se perdre dans des phrases à effet, dans des déclamations de rhéteur et de sophiste. Avec la loi de 1847, à quoi devait-on s'attendre? Mais, au fait, ce projet n'était probablement qu'un épouvantail : le conseil d'état aimait encore mieux les pleins pouvoirs, et le grand conseil voterait ceux-ci par peur de la loi projetée 4.
Au milieu de ce concert de protestations et de critiques parfois très vives, l'organe semi-officiel du pouvoir voulait « préparer les esprits à la discussion calme et honorable » qui allait s'ouvrir dans le grand conseil, mais, tout aussitôt, et comme pour donner à sa manière le ton à cette discussion si calme,
1 Conf. Courrier suisse, 1847, Nos 8 et 9, 26 et 29 janvier ; l'Indépendant, N° 41, 13 février ; le Semeur, N° 5, 3 février; les Archives du christianisme, N° 3, 13 février; l'Avenir, N° 4, 17 février.