CHAPITRE IV
...Voulez-vous imiter ces cantons catholiques qui repoussent notre culte de leur sein? Irons-nous là chercher des exemples d'intolérance? Non, le peuple vaudois est trop généreux pour cela. Imitons plutôt ces sages Américains qui ont placé en tête de leur constitution civile la garantie de tous les cultes, qui ont déclaré que tout individu qui sert un dieu a droit à être reçu citoyen de la nation. Imitons-les et nous ferons honneur au peuple vaudois. Nous lui donnerons la place qui lui appartient parmi les peuples qui aiment la liberté.
Dans l'intérêt du pays, de la Suisse et de la liberté, nous n'avons rien de mieux à faire que de rester ou plutôt que de revenir à l'état dans lequel nous nous trouvions avant la constitution du 10 août, c'est-à-dire à un état dans lequel la liberté des cultes existe au moins de fait.
L'opinion émise par M. le conseiller d'état Bourgeois fut soutenue par M. Bory qui, dans un discours plein de calme, présenta les considérations les plus fortes. L'acceptation d'un tel décret lui paraîtrait, disait-il, « une violation de l'esprit et de la lettre de la constitution ; » le projet n'était que « l'organisation de la persécution religieuse; » la liberté des cultes allait « nous être enlevée; » ce qu'on avait dit de la loi du 20 mai, on le dirait de celle qui était proposée, et l'on ajouterait qu'elle n'était pas « franche comme la précédente; » il était constaté, non seulement entre gens religieux, mais entre publicistes, « que la liberté religieuse, que même la liberté de conscience n'existent nullement sans leur complément nécessaire, la liberté des cultes. » — « Vous ne voudrez pas, s'écria M. Bory, que la révolution qui, à son principe, parlait si haut en faveur de la liberté, puisse être accusée de nous avoir ravi celle de nos libertés que tant de citoyens considèrent comme la plus précieuse de toutes, la liberté des cultes. » Et M. Bory montrait qu'une loi qui proscrirait les assemblées religieuses dissidentes, non seulement déconsidérerait le pays, serait injuste, contraire aux intérêts actuels, mais encore serait inutile, d'une entière
inefficacité, et « l'excitant le plus sûr et le plus énergique du prétendu mal » qu'elle compterait guérir î L'orateur invoquait à l'appui de sa thèse l'histoire de tous les siècles et de toutes les persécutions, depuis les massacres des chrétiens par les empereurs romains, jusqu'à la loi de 1824 qui, « d'une secte imperceptible avait fait, pour ainsi dire, une religion. » La persécution en effet provoque d'abord la pitié, puis l'intérêt, enfin la faveur des âmes généreuses. « Plus les rigueurs augmenteront, plus cette opinion acquerra de force, et bientôt une sorte de malaise moral atteindra ceux qui ne se seront pas séparés de la majorité qui persécute pour soutenir une minorité persécutée. »
Mais le gouvernement dira qu'il ne veut point de persécution, qu'il désire la liberté religieuse, qu'il la proclame en principe et qu'il n'usera de ses pouvoirs que quand l'ordre public sera troublé ou menacé. Que répondra M. Bory? « Messieurs, nous n'hésitons pas à dire que cette défaite du gouvernement est la plus violente critique qui puisse se faire de la loi, et que si nous voulions être perfides envers lui, nous n'y ajouterions pas un mot.... Ahî de grâce! où nous menez-vous donc par de semblables faiblesses?... Ne voyez-vous pas que vous créez le désordre en prenant la volonté de l'émeute pour règle?... Mais, messieurs, vous créez, vous appelez, vous organisez le crime, et dans quel moment?... L'émeute cesserait si la loi ne venait à son aide.... Est-ce donc pour prêter main-forte à des passions funestes que l'autorité républicaine a été instituée?... »
L'effet des deux premiers discours qu'on venait d'entendre pouvait être décisif sur l'opinion du grand conseil. M. Druey se hâta de se jeter en travers du courant d'idées qui menaçait de l'emporter. « Il n'y avait pas, dit-il, urgence à adopter ce projet de loi; on pouvait le renvoyer à la session de mai. » Ce renvoi que M. Druey venait proposer à la tribune, il en avait déjà inspiré l'idée à son journal. La veille, le Nouvelliste avait parlé,