CHAPITRE IV
nationale, mais il avait la conviction que cette église portait au dedans d'elle-même son principe de corruption : elle avait une corde au cou; si on ne la desserrait pas, elle étoufferait. Or l'intolérance serait le résultat du projet.
A ces défenseurs naturels de la liberté religieuse vinrent se joindre des hommes que le gouvernement n'était pas habitué à rencontrer dans les rangs de l'opposition. C'étaient, entre autres, MM. Roche, Collier -Renou, Dupraz, c'était même M. Luquiens, lesquels précédemment avaient voté les pleins pouvoirs, et qui maintenant s'y refusaient; c'était encore M. Bourgeois, conseiller d'état, qui répétait que les pleins pouvoirs étaient « une provocation au désordre. »
Parmi les discours destinés à plaider la cause des pleins pouvoirs, celui de M. Eytel ne pouvait passer inaperçu. L'orateur ne pensait pas que le législateur eût pour mission unique de faire régner dans le pays la plus grande somme de liberté; avant tout il devait sauver la réforme! Et pour atteindre ce but, il fallait, non seulement que l'église nationale eût la prééminence, mais qu'elle fût la seule église réformée du pays! Pour maintenir l'église nationale dans son intégrité, M. Eytel voulait qu'on ne pût baptiser les enfants en dehors de cette église; que la jeunesse, dans son universalité, fût astreinte à fréquenter les temples et à y recevoir la sainte cène; qu'on ne pût se marier ailleurs que dans l'église nationale. C'est ainsi que M. Eytel, quoiqu'il ne fût vaudois que depuis 1834, tenait à maintenir Yéglise de nos pères dans sa complète intégrité.
Au dire de M. Eytel, les dissidents attaquaient la réforme en attaquant l'église nationale; et combien de ces sectaires qui rentreraient ensuite dans l'église de Rome ! « Il est donc oiseux de nous parler de liberté, de partisans de la liberté religieuse; nous savons ce qui en est; nous en avons fait l'expérience.... Il est temps de revenir à l'ancienne loi! » Evidemment, ce n'était pas la réforme que défendait M. Eytel, ce n'était pas même
l'église nationale de 1847; ce qu'il voulait, c'était l'église nationale telle qu'elle existait au temps de la domination bernoise. Mais la résurrection des idées bernoises portail en elle le cachet du socialisme, et comme le fit remarquer avec beaucoup de justesse un journal du moment : « On voit dans ce système la tendance de l'état à étendre son action sur toutes les faces de l'activité individuelle. Par le moyen de l'église nationale qui est dans sa main, l'état commande aux consciences, règle les habitudes religieuses, façonne les mœurs à sa guise, et par une discipline plus ou moins sévère prévient ou réprime la divergence des opinions. L'homme cesse de s'appartenir à lui-même, la société s'en empare et lui imprime son mouvement et sa vie; s'il ne veut pas marcher avec elle et comme elle, il est persécuté ou proscrit. C'est le moyen âge ressuscité, avec cette différence que le pouvoir, au lieu de s'exercer au profit du clergé, s'exerce au profit du gouvernement. Pour obtenir l'unité, on tue la liberté. M. Eytel l'a dit : « Le législateur n'a pas pour j> mission de donner au pays la plus grande somme de liberté. » Ces paroles, qui caractérisent le régime actuel, ne seront pas perdues1. »
La question si importante du renouvellement des pleins pouvoirs n'étant pas épuisée, la discussion recommença le lendemain, 4 février, et ce fut M. Delarageaz, conseiller d'état, qui, cette fois, ouvrit le feu. A ses yeux, il ne s'agissait point ici de la liberté religieuse : cette liberté était « complète; » elle existait chez nous et personne ne songeait à l'attaquer. Les pleins pouvoirs étaient demandés uniquement « pour le main tien de l'ordre et de la tranquillité publics. » Il est vrai que la
1 L'Indépendant, 1847, N° 42, 20 février.