CHAPITRE IV
pu le négliger dans le projet comme on le négligea plus tard dans la constitution définitive. Cependant il pouvait y avoir là quelque intention de rattacher, par le moyen de ce mot, l'église libre à l'œuvre même de la réformation. La prétention pourrait, croyons-nous, se soutenir, mais si cette pensée a dirigé la plume des auteurs du projet, ils auraient pu l'exprimer d'une manière plus précise : la rédaction de la constitution définitive a été, à cet égard, plus explicite et plus heureuse.
Nous avons été entraîné, par l'étude du titre donné à l'église libre, à laisser de côté le préambule de la constitution. Il est trop caractéristique pour que nous ne le transcrivions pas ici tout entier. « A la suite de la démission donnée, le 12 novembre 184-5, par un grand nombre de pasteurs et de ministres de l'église nationale, une église libre s'est formée dans le canton de Vaud. Elle s'est détachée de l'église gouvernementale pour ne pas subir dans les affaires spirituelles une autre autorité que celle de Jésus-Christ et ne pas porter atteinte à sa souveraineté absolue. » Le projet, on le voit, établit entre l'église libre et la démission une connexité très étroite; nous dirions volontiers trop étroite. L'histoire que nous avons retracée nous paraît démontrer que les auteurs du projet ont un peu resserré le lien qui a uni l'église libre à l'acte du 12 novembre. On ne peut pas dire absolument que l'église libre se soit formée à la suite de la démission. Il ne faut pas oublier les étapes parcourues. A la suite de la démission, ce qu'on voulait former, ce n'était pas l'église libre que le projet du 8 juillet 1846 s'apprêtait à constituer définitivement, c'était l'église nationale reconstituée, c'était ensuite une église nationale indépendante, une église indépendante provisoire, comme on s'exprimait encore. Il est évident qu'on travaillait à du nouveau tout en se ménageant une porte de derrière. Cela est si vrai que, même dans ce projet que nous avons sous les yeux, il existe encore un second alinéa de l'art. 5 ainsi conçu : L'église n'exclut pas la possibilité
d'une union avec l'état! Le 10 novembre 4846, un an par conséquent après la démission, on pouvait arriver au synode constituant avec une réserve aussi élastique. Hâtons-nous de dire qu'elle fut traitée comme un lapsus calami et mise de côté. Mais cela est caractéristique.
Le but premier de la démission n'était pas de former une église libre dans le canton de Vaud, mais bien, comme les faits l'ont démontré, de « maintenir les droits de Jésus-Christ sur son église, la pureté du ministère évangélique, la liberté religieuse, » ainsi que le porte la constitution adoptée par le synode. Nous savons que la masse des démissionnaires tenait beaucoup à une église nationale, unie à l'état. Sans cela, ils auraient trouvé bien avant le 12 novembre de suffisantes raisons de quitter la position qui leur était faite par le pouvoir civil. Mais, à leurs yeux, au lendemain de ce jour, il n'y avait plus d'église unie à l'état, et s'il existait encore une église nationale, elle était toute là où ils étaient eux-mêmes, c'est-à-dire dans le clergé démissionnaire. Jamais ils n'auraient eu l'idée de dire avec le préambule : l'église libre « s'est détachée de l'église gouvernementale. » Cette dernière expression ne leur serait pas venue à l'esprit : elle est de date plus récente, et de l'époque, assez rapprochée du reste, où il fut constant que le gouvernement aurait encore un clergé à sa disposition. C'est la vue du fait qui a créé le mot, et ce mot, historiquement, était une erreur dans le projet du 8 juillet 184G.
On comprend du reste que les auteurs de ce projet aient tenu à déposer, dans la constitution de l'église libre, un souvenir des grands événements qui, en jetant une portion considérable du clergé hors des cadres officiels, amenèrent forcément la fondation d'une église indépendante. Que cette formation n'ait pas été directe, qu'elle ait subi bien des modifications, qu'on soit arrivé à un point auquel on ne tendait nullement au départ, qu'est-ce à dire, sinon que les hommes n'ont pas fait leur vo-
lonté, mais qu'ils ont été ici, comme en tant de choses, les simples instruments de la pensée de Dieu.
Quant au mot même û'églisc gouvernementale, qui sent trop la lutte, la polémique, qui a quelque chose d'irrité et d'agressif, il est évident qu'il ne pouvait rester dans un document qui devait porter partout l'empreinte, le cachet d'une conviction calme, réfléchie et élevée.
Lorsque du préambule de la constitution nous passons aux principes généraux, la première chose qui nous frappe c'est la déclaration du multitudinisme envisagé comme l'un des caractères essentiels de l'église libre. Il ne pouvait en être autrement. Avant l'acte du 12 novembre, les pasteurs étaient pour la plupart nationalistes de principe comme de fait; ils devaient transporter ces traditions et ces habitudes dans la nouvelle église. Et même les pasteurs peu nombreux qui, avant le 12 novembre, étaient en principe pour la séparation de l'église et de l'état, n'étaient pas hostiles au multitudinisme. Ils croyaient qu'une église séparée de l'état pouvait néanmoins embrasser la généralité des citoyens d'un pays dit chrétien. Bien plus, le recrutement de cette église s'accomplissait, pensaient-ils, par la voie naturelle du baptême et de la confirmation. La dissidence avait insisté sur le principe de la séparation de l'église et du monde, et, par crainte ou par haine du principe dissident, les pasteurs démissionnaires de 1845 affichèrent le multitudinisme. Au reste, nous savons que Vinet lui-même était multitudiniste. Seulement, au principe de l'église de multitude, il voulait joindre le principe de libre adhésion.
Ce principe de libre adhésion, sous quelque forme qu'il s'exprime, doit nécessairement modifier beaucoup la nature du multitudinisme. Il importe de signaler ce point dans le projet
du 8 juillet. A première vue, l'art. 1er pose en fait un multitudinisme qui a les mêmes caractères que celui de l'église nationale avant et après le 42 novembre; d'abord un caractère territorial, local, extérieur : « l'église se compose de toutes les personnes domiciliées dans le canton; » d'où il suivrait que, hors du canton, on serait hors de l'église. A ce caractère, exclusif comme tout ce qui est territorial, en répond un autre dont la largeur apparente est singulièrement modifiée par une clause restrictive. En parlant des personnes domiciliées dans le canton, on ne parle que de celles qui « appartiennent à la communion évangélique réformée par le fait de leur baptême et de leur admission à la sainte cène. » Si le projet s'en était tenu là, il aurait établi, purement et simplement, le mullitudinisme des baptisés et des confirmés. Gela aurait été l'église nationale, moins le lien avec l'état, et nous croyons que tel était bien le plan primitif, lorsqu'on avait encore l'espoir que le peuple se lèverait comme un seul homme pour suivre ses pasteurs. Une fois démontré qu'il n'en serait pas ainsi, il fallait bien de toute nécessité savoir qui se rattacherait à l'église en formation, sur qui l'on pourrait compter. De là, cette clause à laquelle nous venons de faire allusion, ce point capital : pour se rattacher à l'église libre, il faut « déclarer vouloir en faire partie l »
Nous disons que ce point est capital. En effet, il modifie profondément le multitudinisme. Le peuple de l'église n'est plus confondu avec le peuple de l'étal. On peut être citoyen sans être membre de l'église, mais le membre de la société ecclésiastique est en même temps membre de la société civile. Il y a, dans la nécessité de la déclaration, un appel positif à la spontanéité individuelle, à la responsabilité personnelle, un appel à la conscience. Qu'on y réponde parfois avec quelque précipitation, avec quelque légèreté, même avec peu de sincérité ou dans des vues intéressées, cela n'infirme en rien la valeur du principe, ni ne compromet ses résultats généraux. Le principe n'est pas responsable des hypocrisies qui lui rendent hommage.