CHAPITRE IV
malion de la pleine liberté des réunions religieuses. Après ce qui s'était passé et le rôle que les réunions de cette nature avaient joué dans la lutte entre le clergé et l'autorité civile, il était naturel que le projet garantît cette liberté. Mais, au fond, c'était une espèce de protestation, car cette liberté n'allait-elle pas de soi dans une église autonome?
Nous nous attendions à trouver dans le projet de constitution un chapitre sur la discipline ecclésiastique. Le titre IV est bien consacré à cet objet, mais, chose étonnante 1 il n'est question ici que de la discipline sur les fonctionnaires de V église, pasteurs, suffragants, ministres impositionnaires (le projet conservait cette dénomination), anciens, diacres, etc. Il y a abondance de prescriptions sur ce point, mais absence totale d'allusions à une discipline possible sur les membres de V église. Le projet en était resté aux traditions nationales et il ne semblait pas, d'après cela, qu'il pût y avoir jamais lieu à une répression des pécheurs scandaleux! La lacune était d'autant plus sensible que les précautions prises à l'égard des fonctionnaires étaient plus nombreuses et plus détaillées.
Les dispositions transitoires, qui terminaient le projet, n'offraient d'autre particularité que le maintien pur et simple du statu quo. Nous n'en parlerons pas.
Tel était le projet du 8 juillet. Il est évident que les auteurs s'étaient inspirés beaucoup trop de la loi ecclésiastique de 1839, qu'ils avaient copiée textuellement sur bien des points. Mais les situations ecclésiastiques étaient si dissemblables que l'économie du projet et son esprit devaient souffrir d'un rapprochement aussi intime. Avec beaucoup de petits détails et de minuties sur des points secondaires, il y avait de grandes lacunes sur l'essentiel, et, au fond, une grande indécision provenant de vues encore trop peu nettes sur l'église, sa nature et sa composition.
L'ultra-conservatisme du projet du 8 juillet n'était donc que
l'expression de l'un des courants d'idées qui se partagèrent dès l'origine l'influence sur la formation de l'église libre. Ce courant était fortement, nous pourrions presque dire exclusivement représenté dans la commission chargée de rédiger ce projet. Aussi, le 10 novembre 4846, y eut-il d'emblée une sorte de réaction qui se manifesta, soit par le renvoi du projet à l'examen d'une nouvelle commission, soit surtout par la manière dont cette commission fut composée.
La commission du 10 novembre ne se borna pas à amender le projet soumis à son examen, elle en rédigea un tout nouveau, conformément à la liberté qui lui en avait été laissée par le synode. Il lui avait paru, en effet, que le projet du 8 juillet était trop étendu et contenait des dispositions qu'il convenait d'abandonner à des règlements ultérieurs. D'un autre côté, ce projet présentait des lacunes qu'il avait fallu remplir et ii ne tenait pas assez compte de la position dans laquelle l'église libre allait se trouver ou se trouvait déjà placée. Peut-être aussi avait-il trop le caractère et les formes ordinaires des lois, et la commission avait cherché, tout en conservant la précision désirable, à rendre le nouveau projet biblique, même dans la forme, afin que la constitution de l'église portât une empreinte religieuse.
Ce projet, le troisième en réalité, et qu'on pourrait appeler projet C h appuis- Vinet, à cause de la part prépondérante que ces deux hommes avaient prise à sa rédaction, fut imprimé à cinq cents exemplaires dans le courant de février 1847 et distribué dans toutes les églises ou paroisses qui avaient envoyé des députés au synode. Il était accompagné d'un Exposé des motifs, tout entier du plus haut intérêt, et dont la partie
relative aux confessions de foi avait pour auteur M. Vinet luimême1.
Avant que de suivre le projet de constitution dans le sein du synode et de raconter les discussions auxquelles il donna lieu, étudions rapidement YExposé des motifs lui-même; ce sera étudier la pensée mère du projet et marquer le travail qui s'était accompli graduellement dans les idées. Pour la commission, comme pour tout chrétien spirituel, l'organisation ecclésiastique n'était pas le principal, cependant elle ne méprisait point les formes et ne les regardait pas comme indifférentes; elle partait de cette vérité que « leur importance vient moins d'elles-mêmes que des principes qui président à leur établissement. » Or le principe qui avait paru à la commission devoir présider à l'organisation de l'église, était celui de la souveraineté absolue de Christ sur elle. Ce qu'il fallait, c'était « donner à l'église des institutions telles, que l'Esprit de Christ pénétrât et circulât librement dans tout le corps. » Pour cela, il ne fallait point sortir de la voie providentielle dans laquelle on était entré; il ne fallait pas faire défaut aux exigences de la situation en mettant une pièce de drap neuf à un vieux vêtement. L'organisation de l'église libre devait nécessairement différer sur des points capitaux de celle de l'église nationale. « Le gouvernement par les anciens, au lieu du gouvernement par les pasteurs conjointement avec l'état et sous son autorité suprême, le presbytérianisme biblique au lieu d'une sorte d'épiscopat séculier, * telle était, en ce qui concernait la forme, la différence principale, et celle-là en entraînait après elle d'autres, en plus grand nombre qu'on ne le croirait au premier abord.
Ce projet de constitution se divisait en sept sections. La première déterminait ce qu'était l'église libre du canton de Vaud,
1 Rapport au synode contenant l'Exposé des motifs du projet d'organisation de l'église libre, 26 pag. grand in-4. (Lausanne, Bonamici.) L'article sur les confessions de foi a été réimprimé dans : Liberté religieuse, etc.. pag. 638-659.
quels étaient sa foi, son but, ses membres et ses institutions. Les trois sections suivantes traitaient des assemblées ou corps de l'église, la cinquième des fonctionnaires, la sixième des cultes et la septième de la discipline.
V Exposé des motifs ne s'étendait pas d'une manière égale sur tous ces points; il s'attachait essentiellement aux traits généraux et caractéristiques, comme l'idée môme de l'église libre, sa foi, son administration intérieure et sa discipline.
La première section du projet, ainsi s'exprimait YExposé, se compose de six articles intimement liés les uns aux autres, et qui doivent servir à caractériser l'église libre et lui marquer sa place dans la vaste enceinte et dans le développement du royaume de Dieu sur la terre. Le premier la montre se formant dans le but de relever des principes vitaux, méconnus 1 ; le second formule ses doctrines; le troisième déclare qu'elle ne veut se placer, pour ce qui concerne les intérêts spirituels, sous la dépendance d'aucun autre chef que Jésus-Christ; le quatrième, opposé à tout esprit sectaire, montre qu'elle est résolue de nourrir et de développer en elle les sentiments de la communion fraternelle envers toutes les autres églises évangéliques; le cinquième exprime la largeur de ses principes quant à l'introduction de nouveaux membres et son opposition aux systèmes qui, de près ou de loin, font intervenir l'homme dans l'appréciation des secrets des cœurs, dont Dieu s'est réservé la connaissance; le sixième enfin spécifie les divers corps qui concourent à son gouvernement et l'esprit d'harmonie dans lequel ils doivent travailler au bien de l'ensemble, sous la bénédiction du Seigneur.
Le projet du 8 juillet parlait de paroisses, celui du 40 novembre préféra la dénomination ù'églises. La paroisse en effet est une division territoriale ; elle est en son vrai lieu dans une église d'état, à laquelle la totalité des citoyens appartiennent de fait ou par une supposition bénévole. En appliquant aux groupes déjà organisés en communautés ecclésiastiques le nom d'églises, la commission n'avait fait qu'enregistrer un fait accompli. C'est
1 « Maintenir le droit de Christ sur son église, la pureté du ministère évangélique et la liberté religieuse. » (Projet, art. ler.)