CHAPITRE V
venons de reproduire fait allusion aux assemblées populaires convoquées un peu partout alors dans le canton. L'église libre, à peine constituée, offrait, conjointement avec les cercles de l'Espérance, un thème fécond à l'éloquence souvent très frustre et aux amplifications rebattues des orateurs populaires. Il y eut une telle assemblée à Bahise, près Blonay, sur Vevey, le dimanche 14 mars. Là se rencontrèrent cinq conseillers d'état, entre autres MM. Druey et Delarageaz, dont les discours furent tout empreints de passion. Il y eut des assemblées à Bonvillars, pour les cercles de Grandson, Yverdon et Concise; à Rolle, le 18 avril, pour les districts de Nyon, de Morges et d'Aubonne. Là, M. Pittet, membre du grand conseil, en parlant du besoin de repos qu'avait le pays, donna à entendre que, pour l'obtenir, il fallait dissoudre l'église libre. Les différents orateurs brodèrent à l'envi sur ce thème, en termes plus ou moins violents. Mais l'assemblée la plus significative à cet égard fut bien celle qui se tint dans le temple de Moudon, le dimanche 11 avril. Le président de l'association patriotique, le préfet Johj, exposa que le but de la convocation était de manifester l'opinion sur la question religieuse et sur la question politique. « Il s'agit, dit-il, de choisir entre l'église nationale et l'église séparée. » M. Druey, qui se trouvait présent, représenta que l'assemblée avait un objet de la plus haute gravité et n'était point déplacée dans un temple, puisqu'il s'agissait de la grande question religieuse.
Il y a, ajouta-t-il, des intérêts de diverses natures : intérêts du ciel et intérêts de la terre, intérêts de l'esprit et intérêts du corps, intérêts politiques et intérêts ecclésiastiques; il faut chercher, autant que possible, à concilier tous ces intérêts. Pour y parvenir, il faut deux choses, la liberté et la tranquillité; la première sans la seconde, c'est l'anarchie; la seconde sans la première, c'est le despotisme. Il faut donc faire la part de l'ordre et celle de la liberté. Quant à la liberté, elle doit être celle de tous; ce n'est pas à dire que chacun puisse en user comme il l'entend : l'exercice de la liberté est limité par l'intérêt général, par la nécessité de respecter la liberté de ses semblables et de s'abstenir de
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troubler l'ordre public. Ainsi, quand on proclame le droit d'association, et qu'on le proclame pour tous, c'est cà la condition qu'on n'en fasse qu'un usage licite, honnête, moral.... En liberté, comme dans toute question, il ne faut pas confondre l'abus avec l'usage. Quelques individus ne sont pas libres d'entretenir le pays dans un état continuel de fièvre et d'agitation....
Ce que je viens de dire, sur la liberté en général et sur le droit d'association en particulier, s'applique à la liberté religieuse. Cette liberté doit se concilier avec l'ordre public; elle ne peut pas être absolue, illi- * mitée, sans frein. La liberté religieuse consiste à pouvoir manifester un culte par des actes extérieurs. Eh bien, cette liberté n'existe-t-elle pas chez nous? N'y prêche-t-on pas assez; n'y répand-on pas assez de brochures, assez de journaux soi-disant religieux? Seulement, ce que le gouvernement veut, c'est que des assemblées à part, qui ne constituent ni un culte domestique ni un culte public, soient compatibles avec la tranquillité générale.
Un des principaux arguments qu'on a fait valoir contre le projet de loi sur les assemblées religieuses, c'est qu'il pourrait dépendre de quelques perturbateurs de troubler la tranquillité, à propos de ces assemblées, et de provoquer ainsi l'application de la loi. Cet argument ne repose sur rien. Il suppose que nos magistrats sont tout à fait dépourvus de connaissances, de tact et même de bon sens. Parce que nous avons des autorités qui ont la compétence de condamner à la réclusion et à la peine de mort, s'ensuit-il que de pareilles condamnations aient lieu à tort et à travers? Il faut nécessairement que la loi laisse une certaine latitude, vu qu'on ne peut jamais tout prévoir.
M. Druey ajouta que, par ce projet, le gouvernement n'avait nullement en vue de s'attaquer aux doctrines; il ne voulait que maintenir la tranquillité publique. « Tout comme on se montre très tolérant à l'égard des catholiques, on ne gênera jamais les véritables méthodistes; mais on doit avoir l'œil sur l'église politico-religieuse qui s'est établie depuis la révolution. Pourquoi des gens qui exercent en tout point le même culte que nous se sont-ils séparés? Est-ce peut-être parce que tel ministre ne leur plaît pas? Alors il faudrait presque autant de pasteurs que de ménages! etc. » L'orateur se résuma en déclarant qu'il