CHAPITRE V
tion religieuse singulièrement expéditive. Nous le répétons cependant, durant les six premiers mois de 1847, la liberté religieuse ne fut presque pas entravée, et si les journaux ne dirent qu'un mot d'une réunion religieuse dissoute à Aigle, le dimanche 13 juin, par ordre de la municipalité de cette ville, c'est qu'ils envisagèrent cet acte plutôt comme un fait isolé, comme un symptôme fâcheux, mais qui ne devait pas avoir de conséquences.
L'église libre, tout récemment organisée, se mettait en roule pour accomplir l'œuvre à laquelle le souverain chef de l'église venait de l'appeler, lorsqu'elle fut frappée du coup le plus douloureux qui, dans de telles circonstances, pût l'atteindre.
M. Vinet s'était tout naturellement joint à la paroisse libre de Lausanne. Il avait été l'un des représentants de cette paroisse dans le synode constituant et nous avons vu quelle part prépondérante il avait prise, conjointement avec son ami, M. le professeur Chappuis, à l'élaboration du projet de constitution. A la vérité, il avait éprouvé parfois quelques inquiétudes, et nous ne les avons pas cachées à nos lecteurs, mais ces inquiétudes furent en grande partie dissipées par le résultat qui dépassa de beaucoup ses espérances et le réjouit cordialement. La satisfaction d'assister à la naissance de l'église libre, d'une église placée dans les conditions où il désirait voir l'église chrétienne tout entière, contribua sans doute à répandre quelque douceur sur ses derniers jours. Si la révolution ecclésiastique qui venait de s'accomplir au canton de Vaud n'avait pas été faite au nom de ses principes, elle les confirmait pourtant1.
Depuis longtemps, la santé de M. Vinet était gravement com-
1 Conf. Chrétien évangélique, 1870, article de M. S. Chappuis, et Semeur, 1847,. N° 20, 19 mai.
promise et déclinait sensiblement. Les médecins exigèrent un changement d'air. Le 21 avril on le transporta à Clarens. C'est là qu'il devait mourir, le mardi 4 mai, à 5 heures du malin, laissant dans le deuil, non seulement sa famille et ses amis, mais le monde chrétien tout entier dont il était une des plus brillantes lumières.
Vinet montra dans sa mort l'humilité chrétienne qui avait été le caractère de sa vie. Il mourut simplement. Il retint les mots frappants qui auraient pu être répétés, et, en voyant venir l'heure suprême, il s'enveloppa de son humilité, pour paraître devant Dieu dépouillé de tout, sinon de confiance en son éternelle miséricorde et en cet amour qu'il nous a témoigné en Jésus- Christ.
Après le décès de M. Vinet, ses dépouilles mortelles furent transportées au Châlelard, dans la demeure de l'un de ses amis, M. le pasteur Marquis. C'est là que se rendirent, dans la journée du jeudi 6, un grand nombre d'amis accourus de Vevey, de Lausanne, de Genève et d'autres parties du pays, pour rendre un dernier hommage à la piété de celui que l'église venait de perdre.
Ce que fut cette journée du 6 mai, les journaux religieux de l'époque et les biographes de Vinet l'ont dit avec des détails plus ou moins nombreux et touchants. Peut-êlre nos lecteurs nous sauront-ils gré de placer sous leurs yeux, non ces récits imprimés et déjà connus, mais une page empruntée aux mémoires inédits de l'un des plus chers disciples de Vinet, témoin oculaire des scènes qu'il raconte. Nous donnons cette page telle qu'elle fut écrite sous le coup de l'émotion la plus vive, de la plus poignante douleur :
« Dans la nuit du lundi au mardi, Vinet est mort. Vinet mourir, et Vinet mourir dans la puissance et dans la limpidité de son génie! Mon Dieu I que ta volonté est mystérieuse ou plutôt qu'il est certain que c'est au ciel que nous appartenons, que