CHAPITRE V
faire cause commune avec ces derniers, les ont abandonnés, et nul n'aurait songé à leur en faire un reproche. C'étaient deux mondes différents. Mais, comme le dit encore si bien M. Jayet : « Il n'y a point de preuve contre l'absurde, et il n'y a point de fin à répondre aux arguments de l'aveugle passion. »
Si nous pouvons abandonner à leur sort naturel des accusations faites à un point de vue tout politique, c'est-à-dire mondain, peut-être cette liberté ne nous est-elle pas laissée en présence des objections parties d'un tout autre côté et destinées à légitimer la conduite des pasteurs qui, en 1845, à l'époque de la démission, sont restés ou sont rentrés dans l'établissement national. On a pu, dans le temps, reprocher à ces derniers d'avoir fait, après coup, la théorie de la rétractation, au lieu de se borner purement et simplement à s'abriter derrière le devoir tel qu'ils le comprenaient. Mais nous n'avons pas à revenir sur ce point. Nous pouvons également envisager les adresses des classes aux démissionnaires comme ayant épuisé tout ce qui présentait quelque apparence de raison en faveur d'une rentrée et, par conséquent, contre l'idée même d'une église indépendante. Les réponses faites aux adresses des classes nous dispensent de rentrer dans ce débat.
Lorsque le synode constituant eut été convoqué et que le projet de constitution eut été rendu public, il se produisit une protestation assez éclatante pour que nous en tenions compte ici, et d'autant plus que la Lettre à M. F. de Gingins-La Sarraz résumait, nous le croyons, tout ce que le clergé officiel du moment pouvait avancer de plus fort en faveur de la position qui lui avait été faite1.
1 Lettre, etc., à l'occasion de la crise ecclésiastique et scolaire, etc. Lausanne, Blanchard, 1847. 27 pag. in-8.
MOUVEM. RELIG. VI. 34
L'auteur de la Lettre à M. de Gingins, M. l'ancien pasteur C. Dufournet, professeur de théologie à l'académie de Lausanne, pour se justifier de n'avoir pas suivi les démissionnaires, invoquait le témoignage de Calvin. Après une prodigieuse mais bien inutile dépense d'érudition, il en venait à citer cette parole du grand réformateur de Genève : « Il ne faut point, sous ombre de quelques petits dissentiments, nous séparer légèrement d'une église où la doctrine fondamentale du salut est conservée en son entier, et où les sacrements sont légitimement administrés selon l'institution du Seigneur. » M. Dufournet trouvait ce principe si éminemment et si exclusivement chrétien, que, selon lui, il ruinait à sa base et sans retour le système de la démission1. C'était là ce qu'on pourrait appeler l'argument objectif et théorique de M. Dufournet. Il en avait un autre, plus personnel, plus subjectif. « Je suis, dit-il, demeuré dans les rangs du clergé national, n'ayant jamais pu me réconcilier avec le système des églises indépendantes, qui m'a toujours paru compromettre grandement les intérêts de la vérité et de la liberté évangélique. » A ses yeux, la retraite volontaire des pasteurs s'était faite « sans cause suffisante. » Encore une fois, nous croyons que M. Dufournet résumait au fond toute l'argumentation du clergé demeuré comme lui fidèle à l'église nationale.
Envisager à un point de vue aussi restreint la question ecclésiastique qui se débattait depuis deux ans, la prendre par un si petit côté et la résoudre d'une manière aussi expéditive* , c'était s'exposer à faire douter de l'étendue de ses vues, de la libéralité de son esprit et de son intelligence des grandes questions 3.
* C'est ainsi que M. Dufournet a formulé plus tard sa pensée (Observations à M.L. Vulliemin, 1852, pag. 5), mais cette pensée l'animait déjà quand il écrivait à M. de Gingins.
* Lettre à M. F. de Gingins, pag. 4.
3 Voy. la Réformation au XIXe siècle, 1847, N° H, 18 mars. (Critique de la Lettre de M. Dufournet, par Vinet,)