CHAPITRE V
de se former en église, révèle, dans sa constitution comme dans sa marche, le milieu dans lequel elle a pris naissance et les circonstances qui ont accompagné son développement progressif. Ce fait suffit pour expliquer certaines tendances ou motiver certaines conceptions ecclésiastiques. En face de l'élément radical connu sous le nom de plymouthisme, une église se retranchera dans un cléricalisme trop étroit; en présence de ce cléricalisme rendu impossible par son exagération même, une autre église étendra outre mesure la notion du sacerdoce universel. Et puis les traditions, les souvenirs du passé, les habitudes devenues une seconde nature, l'esprit de routine et d'imitation, ne cèdent pas le terrain sans le disputer plus ou moins vivement, ni sans livrer plus d'un combat.
Le travail qui s'est opéré à notre époque dans le monde religieux, et qui s'est proposé, entre autres choses, de mettre en lumière les véritables principes ecclésiastiques, ce travail, disons-nous, a laissé voir dans les esprits un besoin profond, intense, d'arriver à des solutions positives. Les solutions données ont-elles contenté absolument ceux qui cherchaient? De grands penseurs ont livré au public le résultat de leurs études; les faits et les événements extérieurs se sont chargés, en beaucoup de lieux, d'y ajouter leur imposante sanction. Et pourtant, en face de l'histoire, de l'esprit même de l'Evangile et des données si explicites de l'Ecriture, beaucoup se demandent encore : qu'estce que l'église? Quel doit être son gouvernement? Quelle sera son organisation? Malgré tout, quelques-unes des solutions données ont trouvé des esprits disposés à les recevoir; bien plus, des congrégations tout entières ont voulu expérimenter la valeur de ces solutions, les éprouver sur la pierre de louche de la pratique. Après l'église libre d'Ecosse, les églises libres de la Suisse française n'ont pas lardé à naître et à faire leurs premiers pas dans une voie qui paraissait nouvelle, tant od avait oublié les origines de la primitive église!
Dans ce mouvement si remarquable, il est une chose qui nous intéresse d'une façon toute spéciale : c'est la manière dont les églises libres de la Suisse française ont compris et appliqué la notion d'église. Obligé toutefois de restreindre notre étude, nous ne la ferons porter que sur la constitution de l'église libre du canton de Vaud.
Cette constitution, si nous examinons Vidée de l'église en ellemême, pose d'entrée le fait de h profession individuelle; l'église libre est donc une église de professants, bien que, sur ce point, le langage de la constitution soit peu, trop peu explicite. Les expressions qu'elle emploie pour définir l'église sont singulièrement vagues : l'église « se considère, en tant que portion de l'église universelle, comme une sainte convocation de Dieu. » (Art. 5.) Mais toutes les congrégations chrétiennes, et l'église nationale autant qu'une autre, se regardent comme de saintes convocations de Dieu, comme des établissements voulus de lui. La question est de savoir si cette sainte convocation emporte l'idée (l'école ou celle de société? la constitution de l'église libre se tait sur ce point. Repousse-t-elle en droit une confusion contre laquelle, de nos jours, on s'élève à juste titre et de plus en plus? Etablit-elle une distinction réelle et fondamentale entre l'église et le monde, entre le peuple professant, puisqu'il s'agit de professants, et le peuple politique? L'expression vague de « sainte convocation de Dieu, » fut-elle autre chose à l'origine que le résultat d'un compromis entre des théories et des tendances opposées ? Cela est certain 1 La pensée et l'attention du synode constituant se portaient essentiellement sur la place à assigner au Chef de l'église, à Jésus-Christ, et nous lisons en effet que « l'église reconnaît Jésus-Christ pour son unique Chef; que, tout en rendant à César ce qui appartient à César, elle est résolue de prêter obéissance à Christ seul, comme une fidèle épouse à son époux ; qu'elle se consacre entièrement au service et à la gloire de Jésus-Christ. » (Art. 3.) En présence d'un con-