CHAPITRE m
M. le ministre J.-L.-B. Leresche, l'un des plus fougueux partisans de la révolution, et secrétaire rédacteur à la chancellerie, parla d'abord dans le sens du respect de la liberté religieuse, mais, après maintes amplifications sur la puissance du peuple, il déclara que le grand conseil serait bien obligé de voter dans le sens des pétitionnaires, sans quoi on s'insurgerait de nouveau. M. Leresche- eut cependant un mouvement heureux. Lorsque, à la suite d'une de ses tirades contre les momiers, un membre de l'assemblée s'écria : II faut les fusiller, M. Leresche répondit : Que celui qui l'a dit monte à la tribune pour soutenir son opinion! Comme on le pense bien, personne ne monta à la tribune *.
C'est ainsi que, pendant les deux premiers tiers du mois de mai, la discussion sur la liberté religieuse se poursuivit dans les journaux, dans les pétitions, dans les brochures et dans les assemblées populaires. On pouvait supposer que le grand conseil ayant entendu exprimer les opinions les plus diverses et les plus contradictoires sur cet important sujet, prendrait une décision marquée au coin de la sagesse.
Ce n'est pas la première fois que nous avons introduit nos lecteurs dans la salle des séances du grand conseil du canton de Vaud et ce ne sera pas non plus la dernière fois. A nul autre grand conseil comme à celui de notre pays, n'était réservée la périlleuse nécessité de débattre les questions religieuses. Plût à Dieu qu'il n'y eût jamais été appelé! Bien des humiliations eussent été épargnées à un pays sur lequel, au moins en cela, la représentation nationale n'eût pas attiré les regards indignés ou railleurs de l'Europe libérale 1
1 Conf. Y Indépendant, 1845, N° 3, 21 mai, Supplément.
Nous sommes au 20 mai, date néfaste et de mauvais augure pour la cause de la liberté religieuse! La séance est ouverte à huit heures et demie du matin. L'appel nominal constate l'absence de soixante et un députés. M. Schopfer préside. Sur le bureau sont déposées vingt pétitions contre les assemblées de méthodistes, huit pétitions signées par cent quatre-vingt-huit ministres du canton, et quarante autres pétitions provenant de divers lieux en faveur de la liberté religieuse *.
L'ordre du jour appelle le rapport de M. Tavel sur les pétitions contre les réunions de méthodistes. Le rapporteur constate d'abord que des désordres graves ont eu lieu sur quelques points du canton, des violations de domicile, des attentats contre les personnes, des atteintes aux propriétés; que des attroupements tumultueux ont été dirigés contre des citoyens paisibles et inoffensifs, dont tout le tort est de prier Dieu à leur manière et selon le besoin de leur conscience. Le rapporteur réprouve ces actes au nom de la civilisation. Il admet bien quelques faits d'imprudence de la part de certains méthodistes, mais il proclame qu'au point de vue du droit naturel les dissidents ont pour eux le principe préconstitutionnel et impérissable de la liberté de conscience, et celui non moins sacré de la tolérance religieuse qu'un peuple éclairé et généreux ne doit jamais renier. Les pétitionnaires ont émis une assertion dont ils n'ont sans doute pas calculé la portée; selon eux « le sentiment religieux serait un puissant levier, et l'église nationale ne serait organisée que dans le but de le maintenir dans de sages limites. » Le rapporteur fait justice de celte scandaleuse proposition en montrant que c'est donner à l'église l'empire de l'intelligence et de la pensée, que c'est confisquer à son profit le sentiment religieux, que c'est faire du communisme dans l'église,
1 3675 pétitionnaires demandaient la consécration de la liberté religieuse; 4062 demandaient les uns qu'on prît des mesures contre les méthodistes, les autres qu'on accordât un privilège à l'église nationale, ou qu'on la supprimât tout à fait.