CHAPITRE IV
car c'est par vous surtout que j'ai besoiu d'être bien jugé. Qu'il me suffise aujourd'hui de vous dire que j'ai cru avoir un témoignage à rendre, non pas à un système comme on le dira peut-être, mais à un principe qui est en dehors de tous les systèmes, celui de la liberté religieuse en général; et de la sainte et inviolable liberté du ministère en particulier. En sorte que jamais je ne fus plus attaché à l'église de notre pays, au troupeau dont elle se compose, aux pasteurs qui l'enseignent, qu'au moment où je cesse tout à fait d'être un de ses fonctionnaires pour être un de ses membres. Je dis ceci, messieurs, parce que je ne puis me dispenser de le dire. Mon cœur, en cet instant, est trop plein de douleur pour laisser beaucoup de liberté à mon esprit. Et d'ailleurs, à cette heure où je m'adresse à vous, à vous seuls, je ne me sens obligé à rien qu'à vous assurer de mon attachement profond, à vous exprimer mes regrets et à recommander à vos prières celui qui vous met dans les siennes et qui vous porte dans son cœur.
Recevez, messieurs, mes salutations affectueuses,
Vinet, professeur.
24 mai 1845.
Tel fut le premier fruit de la trop célèbre décision législative, « fruit très amer pour tous ceux qui, dans notre pays, appréciaient la valeur d'un homme de génie et regardaient comme une calamité publique la cause qui allait priver le canton de l'immense influence qu'il exerçait1. » De la part du gouvernement, il n'y eut aucune démarche, ni directe, ni indirecte, pour suspendre l'effet de cette fâcheuse résolution. Celle-ci accomplie, on se hâta de l'accepter, comme pour démontrer aux moins clairvoyants qu'on avait obtenu ce qu'on désirait. L'organe semi-officiel du gouvernement se borna à annoncer, dans un entrefilet de cinq lignes, à sa quatrième page, la retraite de M. Vinet2. Il eut au moins la pudeur de s'abstenir de toute réflexion : il n'avait le choix qu'entre l'injure et l'hypocrisie. La Gazette, si prudente de son tempérament, osa un peu plus que de coutume : * Quelle que soit l'opinion qu'on puisse se former
1 C-F. Girard, Lettres d'un citoyen des Etats-Unis, pag. 36. 4 Nouvelliste vaudois, 1845, N° 41, 23 mai.
MOUVEM. RELIG. VI. 6
sur le fond même de ces questions brûlantes (débattues le 20 mai), on ne peut que regretter universellement la perte que font l'académie de Lausanne et le canton de Vaud. M. Vinet, littérateur et théologien éminent, était une des colonnes de notre établissement scientifique, et, sans contredit, son plus bel ornement1. »
A la nouvelle de la décision prise le 20 mai par le grand conseil, les pasteurs furent saisis d'une profonde émotion. « Plusieurs d'entre nous, dit à cette occasion M. Baup, pensèrent alors à donner leur démission plutôt que de conserver un ministère qu'on cherchait à avilir. Mais ils comprirent qu'aussi longtemps que l'opprobre dont on les couvrait devant le pays n'était qu'un opprobre personnel, ils devaient le supporter par amour pour leurs paroisses. Toutefois le vole du grand conseil sur la proposition Mercier portait une grave atteinte à la liberté du ministère évangélique, par conséquent aux progrès de la piété dans le sein de l'église nationale. Il fallait essayer de prévenir les funestes effets de cette décision2. »
Les pasteurs s'assemblèrent donc spontanément à Lausanne, dans l'auditoire de théologie, pour conférer sur ce grave sujet. C'était le 26 mai, à trois heures après-midi. Environ cent cinquante pasteurs et ministres se trouvèrent réunis sous la présidence de M. le professeur Chappuis. Après une prière prononcée par le président, une discussion sérieuse, pleine de chaleur et de gravité s'ouvrit sur un projet de mémoire rédigé par M. le pasteur Berciez, et qui devait être présenté au grand conseil. Ce mémoire, adopté à l'unanimité, portait deux cent vingt et une signatures, c'est-à-dire celles de la presque totalité
1 Gazette de Lausanne, 1845, N° 41, 23 mai. * Baup, Précis des faits, etc., pag. 22.