‹ Histoire du movement religieux et ecclésiastique dans le canton de Vaud (volume 4)Chapitre 42 sur 269 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

changent en milliers!? Or, nul doute que la résolution proposée ne puisse avoir un tel résultat l

« Au nom de Dieu, s'écrient les pasteurs, ne nous liez pas les bras et les mains, ne nous livrez pas sans défense à nos adversaires et aux vôtres (les dissidents et les catholiques romains); laissez-nous employer les armes que l'expérience nous a montrées être les seules infaillibles : la libre discussion, la libre prédication; laissez-nous varier les moyens de résistance selon les temps et les lieux; laissez-nous, en un mot, l'indépendance du ministère évangélique. Surtout, ne jetez pas dans le sein de l'église des ferments de dissidence, lorsqu'elle a besoin du secours de tous ses enfants.... Voyez, messieurs, à quoi vous réduiriez notre ministère! Les dissidents de toutes les dénominations pourraient se réunir en pleine liberté; les catholiques romains pourraient employer tous -les moyens de prosélytisme, et nous, membres de l'église, nous, ses ministres, nous ne pourrions nous défendre que par la seule prédication dans les temples ! »

Plus les pasteurs examinent, plus il leur paraît impossible que le grand conseil du canton de Vaud fasse une pareille loi. Si toutefois la loi projetée se faisait, quel parti les pasteurs auraient-ils à prendre? Voici leur réponse : « Messieurs, quelle que soit notre affection pour notre église, ne pensez pourtant pas que nous la préférions à notre devoir. Nous vous déclarons ici que nous sommes prêts à lui faire des sacrifices de tout genre, mais non le sacrifice de notre conscience 1 »

En terminant, le mémoire demande que, dans une mesure si grave, on suive la marche indiquée par la loi ecclésiastique (art. 74 et 75) : que le conseil d'état requière le préavis et les propositions des classes, et les communique au grand conseil en même temps que le projet.

Tel est, dans sa substance, le Mémoire des 22i. Une commission de cinq membres, résidant au chef-lieu, fut nommée pour poursuivre jusqu'au bout celte grave affaire et pour proposer toutes les mesures qu'elle jugerait les plus convenables.

Tous les assistants s'engagèrent à se rendre immédiatement à Lausanne, à la première convocation de la commission. Le Mémoire devait être sur-le-champ imprimé, distribué à tous les membres du grand conseil, et répandu dans le pays. Enfin, comme certains orateurs de l'assemblée législative semblaient avoir pris à tâche de calomnier les pasteurs, de les représenter comme des mercenaires, ne tenant à l'église et à leur poste que par le budget, et comme l'opinion d'une partie de notre peuple était égarée sur la nature des réunions d'édification et sur tout le mouvement actuel, une autre commission fut chargée de rédiger d'une manière très populaire un exposé de la situation, qui serait abondamment répandu dans tout le canton \

Le mémoire des 221 était certainement une belle et noble protestation, une légitime plainte de la conscience opprimée, et l'on comprend facilement qu'il ait excité un vif intérêt chez tous ceux qui suivaient avec sympathie la lutte dans laquelle le clergé se trouvait engagé 2. Il leur semblait, à la plupart d'entre eux du moins, que si de saines raisons, que si de puissantes considérations devaient ici donner gain de cause, le procès serait déjà jugé. Ils entrevoyaient, dans la réalisation des mesures adoptées en principe par le gouvernement, la retraite de la plupart des pasteurs et la ruine de l'église nationale. Le danger qui s'annonçait dès longtemps venait de se dévoiler entièrement.

1 Conf. Bulletin religieux, 1845, N° 6, 31 mai. L'écrit rédigé à la demande des pasteurs parut sous ce titre : Des assemblées particulières d'édification, par C-A. Dapples. (Lausanne, Blanchard, 18 pag.) Excellente brochure encore de saison.

1 Parmi les écrits provoqués à cette époque par les théories émises en grand conseil, à la suite de la motion Mercier, il faut signaler le sermon prêché le 15 juin, à la Tour-de-Peilz, par M. L. Centurier, et imprimé sous ce titre : le Ministère évan- (jélique dans l'église nationale. (Lausanne, Bridel, 15 pag.)

Dans la pensée des adversaires du christianisme, l'église nationale devait subsister seule sur les ruines des cultes dissidents, mais rester asservie, pétrifiée dans des formes restreintes dont elle ne pourrait en aucune manière s'écarter. Elle fournirait un prétexte pour persécuter toute vie chrétienne qui voudrait se manifester hors de l'église établie; et l'église établie elle-même devait servir de moyen pour étouffer toute vie qui chercherait à se développer dans son sein. Le nœud qui devait servir à étrangler ainsi l'église, c'était le salaire de ses ministres. Tel était le but réel mais encore dissimulé de la circulaire du 15 mai, le but réel et patent de la disposition du 20. Ces deux documents se complétaient l'un l'autre et s'expliquaient l'un par l'autre *.

Cependant si les signataires du Mémoire attendaient quelque chose de leur démarche auprès du grand conseil, il est certain qu'ils se faisaient de grandes illusions. Dès le lendemain, le journal semi-officiel pouvait leur ouvrir les yeux à cet égard. Il narguait les pasteurs en leur rappelant qu'«il est quelquefois bon de dormir sur sa colère, » et, en les accusant de précipitation, il prétendait regretter qu'ils n'eussent pas accepté les propositions faites au grand conseil comme des mesures temporaires qui auraient rendu inutile la loi projetée2.

En parlant comme il le faisait, et en traitant avec un pareil mépris la démarche des pasteurs, le Nouvelliste exprimait bien la pensée du gouvernement. Celui-ci se sentait fort, et fort de la faiblesse même du clergé. La position faite par la loi ecclésiastique au clergé ne lui laissait, légalement, aucun terrain solide dans sa lutte avec le pouvoir civil. Cela apparaît déjà dans le Mémoire dont les conclusions ont quelque chose d'au moins singulier. En appeler aux classes, c'était en appeler à soi-même. Dès lors, comme on le fit remarquer dans le temps, le grand

1 Conf. Fréd. Chavannes, La crise ecclésiastique, etc., pag. 17.

2 Nouvelliste vaudois, 1845, N° 42, 27 mai.

conseil n'avait-il pas déjà ce préavis qu'on lui disait d'attendre1? Serait-il plus sensible à la voix d'une fraction du clergé, s'il ne l'était pas à la voix de ce clergé presque tout entier? Puisque le grand conseil, en adoptant l'amendement Mercier, avait déclaré implicitement qu'il fallait restreindre la liberté du ministère, c'est sur ce point en particulier qu'il eût fallu insister plutôt que sur le principe du nationalisme et la nécessité des oratoires. Il le fallait d'autant plus qu'on était plus en désaccord sur ce point même avec les principes du gouvernement, avec la loi de 1839 qui n'admettait nullement que le ministère fût institué de Dieu. A teneur de cette loi, le ministère était institué par l'état; le pasteur était un fonctionnaire de l'état. La liberté n'entrait pour rien dans les institutions ecclésiastiques; c'était l'asservissement le plus absolu.

Chose étrange! Dans leur Mémoire, les 221 disaient avoir besoin de liberté pour combattre les adversaires de l'église nationale, et, tout aussitôt, ils invoquaient les avantages de la servitude acceptée autrefois, comme moyen de défense contre les ennemis de l'église officielle 1 Ils laissaient ainsi à l'état de juger, en dernier ressort, de la mesure de liberté qu'il lui conviendrait d'accorder à l'église; et tel était précisément le fond secret de la résolution législative du 20 mai2.

Le gouvernement qui, dans son rôle, était dans le vrai, comprenait fort bien que la position des pasteurs était fausse, et

1 Conf. le Semeur, 184-5, N° 25, 18 juin. (Le Mémoire du clergé vaudois. Cet article a été réimprimé dans le volume : Liberté religieuse, etc., pag. 410. Vinet regrettait que les pasteurs se fussent ainsi engagés à délibérer ; il regrettait également que le clergé eût semblé tendre le bout des doigts, non la main, aux dissidents.) La Réformation au XIXe siècle renferme une critique très ferme et très judicieuse du Mémoire. Quant au fond, cette critique s'accorde avec les remarques de Vinet lui-même. (Voy. N08 6 et 7, 7 et 14 août.)

* Dans l'article du Semeur cité plus haut, Vinet faisait remarquer que les pasteurs réclamaient la liberté du ministère, mais que rien n'annonçait qu'ils réclamassent la liberté de l'église !

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