CHAPITRE V
La constitution du 10 août et la proclamation du conseil d'état.
M. Druey et le socialisme. — MM. Delarageaz et Eytel. — La proclamation du 29 juillet. — La conduite des pasteurs. — Liseurs et non-liseurs. — Les agents du gouvernement dans les chaires des temples. — Scandales à Lausanne, à Cheseaux, aux Croisettes, etc. — L'indignation publique dépeinte par les organes du gouvernement. — Une pétition de Morges. — Une lettre de M. C. Monnard. — Les torts du conseil d'état. — La circulaire du 6 août. — La position assignée au clergé et à l'église vis-à-vis de l'état.
Pendant environ trois mois, c'est-à-dire depuis le commencement de mai jusqu'à la fin de juillet, le pays avait joui d'une tranquillité apparente; les émeutes avaient cessé par la raison bien simple que les réunions religieuses s'étaient trouvées forcément suspendues. Le calme n'était cependant qu'à la surface; l'attention se concentrait, soit sur les questions pendantes entre le clergé et le gouvernement, soit sur les travaux auxquels se livrait le grand conseil constituant.
La question religieuse n'est pas la seule qui ait eu, à cette époque, le douteux privilège de passionner les débats du grand conseil et d'exciter fortement l'attention du public. Grâce à certains indices antérieurs, le président du conseil d'état, M Druey, avait laissé soupçonner qu'il était enclin au socialisme, voire même au communisme. Dans la séance du 15 mai, il se chargea lui-même de fixer l'opinion sur ce point. C'est alors qu'il proposa, comme article additionnel à la constitution, l'incroyable
primaires. 11 fut question d'asseoir l'instruction primaire sur une nouvelle base. Des orateurs attaquèrent les pasteurs comme entravant le progrès, d'autres plaidèrent la cause de l'union de l'école et de l'église. (Gazette de Lausanne, 1845, N° 48, 17 juin.)
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paragraphe que voici : « Le travail est sacré. Tout Vaudois et tout confédéré est tenu au travail suivant ses forces et sa capacité. Le travail doit être organisé de manière à être accessible à tous, supportable et équitablernent rétribué. » Comme cet article soulevait de vives protestations par l'organe d'hommes tels que MM. Ruchet, Tavel, Pellis, Pidou, etc., M. Druey s'efforça d'établir une distinction capitale entre le socialisme, qu'il admettait, et le communisme qu'il repoussait avec horreur. Il fut vigoureusement soutenu dans cette singulière campagne par son collègue au conseil d'état, M. Delarageaz. De son côté, M. Eytel avait aussi présenté des propositions dans un sens socialiste, mais avec plus de modération. Le grand conseil fit cependant bonne justice de ces billevesées qui n'eurent pour elles, en premier débat, que les trois voix de leurs inventeurs1. Le 19 juillet, dans le débat qui s'ouvrit sur les pétitions contre les communistes, M. Druey développa de nouveau longuement ses principes sur la matière, soutenu encore cette fois par son fidèle
1 Bulletin du grand conseil, 1845, pag. 141-170. La préoccupation, assez générale à cette époque, des questions sociales donna naissance à un nouvel écrit de M. Vinet : Du socialisme considéré dans son principe. (Genève 1846, 71 pag. in-8.) L'auteur y dégageait nettement l'idée, mère du socialisme : l'identification de l'homme et de la société, en lui opposant la dualité de l'homme et de la société. Cet opuscule avait paru d'abord dans la Réformation au XIXe siècle. Quatre des membres du conseil d'état de 1845 étaient socialistes, MM. Druey, Briatte, Veillon, Delarageaz. L'un d'eux disait un jour à son ami M. F. de la bouche duquel nous le tenons : « Nous serions des misérables si nous avions fait la révolution pour autre chose que pour établir une république sociale. » 11 déclarait que les conseillers tombés au 14 février étaient dignes de tout respect, honnêtes, plus instruits que leurs successeurs; mais ils ne connaissaient pas le peuple et ne voulaient pas entrer dans l'étude pratique des questions sociales. Deux ans après février, M. F. reprochait à ses amis B. et V. de n'avoir encore rien fait dans le sens de leur but premier. Quant à leur collègue Blanchenay, il se raillait de tout cela. On ne saurait remonter à cette sombre époque de notre histoire cantonale et aux débats sur la constitution, le socialisme, La proclamation' etc., sans indiquer au moins en note les Causeries politiques (1845, 1846). L'auteur, M. Oscar Hurl-ÏÏinel, pamphlétaire, mais pétillant d'esprit, souvent éloquent, fut pour le gouvernement d'alors un redoutable adversaire. Citons encore les Propos en l'air, spirituelles boutades d'un anonyme.