CHAPITRE V
collègues. Il n'est donc pas étonnant qu'il y ait eu quelque différence dans leur manière d'agir à cet égard *.
En recevant la circulaire qui leur enjoignait de lire ou de faire lire en chaire la proclamation du gouvernement, la plupart des pasteurs furent douloureusement émus en même temps que fort surpris de cet ordre inattendu. Quelques-uns la lurent sans observations; d'autres la lurent soit pendant, soit après le service divin, et protestèrent ensuite auprès du conseil d'état contre l'illégalité de son ordre, en s'appuyant sur une loi de 1832 dont nous aurons à nous occuper dans la suite de ce récit. Quelques pasteurs remirent la proclamation au régent. Mais environ quarante pasteurs et ministres déclarèrent vouloir s'abstenir et firent connaître leurs motifs au conseil d'état qui chargea ses agents d'occuper les chaires et de procéder à la lecture de la proclamation.
Dans quelques localités, cette intervention du pouvoir civil dans le culte religieux occasionna un grand scandale. Depuis les temps de la réformation, on n'en avait point vu de semblable. La chaire du ministre de Jésus-Christ fut changée en tribune politique, tandis qu'en maint endroit les fidèles se retiraient en masse pour attendre, hors de l'enceinte du temple, que celui-ci fût rendu à sa destination véritable.
A Lausanne, on avait appris, déjà le vendredi 1er août, que les pasteurs Bridel, Monneron, Espérandieu, et le ministre Schleicher, suffragant du pasteur Scholl2, se refusaient à lire la proclamation; ils s'appuyaient sur la loi déjà mentionnée de 1832. Malgré les représentations du président du conseil d'état, qui s'efforça de leur prouver que la loi n'était pas pour eux, les pasteurs ayant persisté dans leur refus, le préfet Meystre fut obligé de monter lui-même en chaire dans le temple de la
1 Baup, Précis, pag. 24.
* M. Scholl avait alors un congé. Il écrivit au conseil d'état qu'il aurait suivi la même ligne de conduite que ses collègues.
MOITVEM. RELIG. VI. 7
Cité, tandis qu'il appelait à son aide un instituteur pour le temple de Saint-François, et un membre du grand conseil pour celui de Saint-Laurent.
La lecture de la proclamation eut lieu, dans ces trois temples, après celle des commandements. Mais, au moment où elle allait commencer, on vit un certain nombre de messieurs et de dames se lever et sortir « avec une affectation marquée et un ensemble qui trahissait la préméditation. » Ainsi s'exprime le Nouvelliste auquel nous empruntons ces détails, et qui est, ou paraît être convaincu, qu'il y a eu « un véritable coup monté » pour troubler et, si possible, empêcher la lecture de l'office gouvernemental. Plusieurs des personnes qui étaient sorties du temple y rentrèrent après la lecture et assistèrent au service. A Saint- François, un jeune homme, M.K., placé sous la chaire, prit la parole au moment où le délégué du gouvernement y montait; il s'écria qu'on n'était point venu au temple pour entendre des discours politiques. A Saint-Laurent, il y eut également d'énergiques protestations1. Concluant des noms de ceux qui s'étaient le plus mis en avant dans cette circonstance à une manœuvre concertée de l'aristocratie des diverses nuances, le Nouvelliste, dans un but trop facile à deviner, signala dans ses colonnes ces ennemis déclarés du nouvel ordre de choses. La liste en est longue; nous nous abstenons de la transcrire ici. « Voilà donc, s'écrie le Nouvelliste indigné, les gens qui se disent comme il faut, savants, pieux, bien élevés, composant ce qu'ils appellent la bonne société, les gens se disant amis de l'ordre par excellence, les voilà qui insultent au gouvernement, qui troublent le service divin (111), l'ordre public, la paix religieuse, qui commettent un grand scandale 1 » Dans sa colère, le journal semiofficiel épargne cependant encore un peu les pasteurs : « Quoique les pasteurs de Lausanne qui ont refusé d'obéir aux ordres
1 Dans ce temple, il ne resta qu'une quinzaine de personnes, et, seul à son banc, M. Druey, en cravate blanche.