CHAPITRE V
du gouvernement aient commis une grave faute, nous devons à la justice de faire observer qu'ils sont restés dans le temple, sur leur siège, pendant toute la lecture de la proclamation. » A Ouchy, M. le ministre Dugué, qui fonctionnait ce jour-là, se soumit seul aux ordres du conseil d'état1, mais ayant aperçu que quelques-uns de ses auditeurs s'échappaient, il se hâta de faire fermer à clef les portes du temple.
Le refus des pasteurs de Lausanne de se prêter aux convenances du gouvernement ayant fait présumer que d'autres pasteurs du canton imiteraient leur exemple, les préfets furent aussitôt chargés, par circulaire expédiée le samedi soir, de lire ou de faire lire la proclamation dans les paroisses de leurs districts respectifs.
Les journaux du pays ont raconté dans le temps ce qui s'était passé, le dimanche 3 août, à Morges, à Eclépens, à Vallorbes, à Payerne, à Yverdon, à Cheseaux2, à Moudon, à Corsier, à Vevey, à Montreux, etc. Nous y renvoyons nos lecteurs. Nulle part, cependant, le trouble causé par les mesures de l'autorité ne fut aussi grand qu'aux Croisettes, sur Lausanne. Nous empruntons le récit suivant au Courrier suisse :
Un grand scandale vient d'avoir lieu dans l'église des Croisettes. M. Cottier-Boys, envoyé par le préfet de Lausanne pour s'assurer si M. le pasteur Descombaz lirait la proclamation du conseil d'état, arriva à la cure un peu avant le service et fit part de son message au pasteur.
1 Nouvelliste vaudois, 1845, N° 62, 5 août.
2 Le conseil d'état avait envoyé à Cheseaux un jeune homme qui voulait monter en chaire avant le pasteur. Il consentit toutefois à attendre après le sermon. Mais les trois quarts des auditeurs quittèrent le temple ; l'autre quart bientôt après. Alors l'agent du gouvernement vint sur la place chercher des auditeurs. Ce fut en vain, lies quolibets et les reproches l'assaillirent de toutes parts, témoignant ainsi du mécontentement général.
Celui-ci, après s'être assuré de qui M. Cottier tenait sa mission, lui déclara qu'il ne pouvait déférer à l'invitation du conseil d'état, attendu que l'art. 12 de la loi du 23 mai 1832, sur la promulgation des lois, etc., ne confère pas à cette autorité la faculté de faire lire en chaire des proclamations politiques, mais uniquement des actes qui ont rapport à la religion ou à quelque solennité religieuse. On arrive au temple. Au moment où M. le pasteur Descombaz monte en chaire, M. Cottier y monte aussi, en annonçant à celui-là que l'ordre du conseil d'état devant être exécuté, lui, M. Cottier, se chargerait bien d'y pourvoir. Le pasteur l'invite à descendre immédiatement de la chaire et à se taire. M. Cottier s'y cramponne. Déjà celui-ci avait ouvert la bouche et se mettait à pérorer l'assemblée, confondue d'une audace aussi inouïe, lorsque M. Descombaz, s'adressant aux assistants, leur annonce que cet individu, foulant aux pieds les lois protectrices du culte public, le service ne commencerait que lorsque M. Cottier serait descendu de la chaire et respecterait la solennité de l'action religieuse pour laquelle seule on était réuni. Comme M. Cottier insistait encore tout en descendant l'escalier, M. le pasteur déclara la séance suspendue, l'invita à sortir du temple et sortit, suivi de tous les assistants. Plusieurs paroissiens tentèrent en vain, ainsi que le pasteur, d'engager M. Cottier à renoncer à son malencontreux projet et de lire, s'il le voulait, la proclamation après le service et hors du temple. Pour éviter une plus longue dispute, du reste fort peu édifiante, le pasteur laissa M. Cottier seul dans le temple, et, d'accord avec tous ses paroissiens, il célébra le service sous les arbres qui en ombragent l'entrée, au milieu du plus grand recueillement. Les citoyeus de la paroisse des Croisettes, vivement scandalisés d'excès pareils, ont témoigné au pasteur leur satisfaction pour la fermeté qu'il avait déplo}rée dans cette occurrence. Quant à M. Cottier, voyant que l'assemblée lui échappait, il a trouvé bon d'assister à la prédication en plein air. puis il s'en est allé sans lire la proclamation l.
Les impressions produites dans le public par l'acte d'indépendance d'un nombre aussi considérable de pasteurs et de
1 Courrier suisse, 1845, N° 62, 7 août. Le récit du Nouvelliste concorde, dans les faits principaux, avec celui du Courrier.